Sur la guerre juste
Contre les guerres féodales
En fin de compte, la victoire ne saurait être bonne quand la cause
de la guerre ne l'est point et que l'intention de ceux qui la font n'est
pas droite. Si vous avez l'intention de donner la mort, et qu'il arrive
que ce soit vous qui la receviez, vous n'en êtes pas moins un
homicide, même en mourant ; si, au contraire, vous échappez
à la mort, après avoir tué un ennemi que vous attaquiez
avec la pensée ou de le subjuguer ou de tirer quelque vengeance
de lui, vous survivez sans doute, mais vous êtes un homicide "
Critiques du comportement
des chevaliers
Vous chargez vos chevaux de housses de soie, vous recouvrez vos cuirasses
de je ne sais combien de morceaux d'étoffe qui retombent de tous
côtés; vous peignez vos haches, vos boucliers et vos selles
; vous prodiguez l'or, l'argent et les pierreries sur vos mors et vos
éperons, et vous volez à la mort, dans ce pompeux appareil,
avec une impudente et honteuse fureur. Sont-ce là les insignes
de l'état militaire ?
Il est bien certain que
vos différends et vos guerres ne naissent que de quelques mouvements
irréfléchis de colère, d'un vain amour de la gloire,
ou du désir de quelque conquête terrestre.
On meurt sans risque en croisade
Lors donc qu'il tue un malfaiteur, il n'est point homicide mais malicide,
si je puis m'exprimer ainsi ; il exécute à la lettre les
vengeances du Christ sur ceux qui font le mal, et s'acquiert le titre
de défenseur des chrétiens.
Mais les soldats du Christ combattent en pleine sécurité
les combats de leur Seigneur, car ils n'ont point à craindre
d'offenser Dieu en tuant un ennemi et ils ne courent aucun danger, s'ils
sont tués eux-mêmes, puisque c'est pour Jésus-Christ
qu'ils donnent ou reçoivent le coup de la mort, et que, non seulement
ils n'offensent point Dieu, mais encore, ils s'acquièrent une
grande gloire
Des croisades justifiées
par la défense des chrétiens
Il ne faudrait pourtant pas tuer les païens mêmes, si on
pouvait les empêcher, par quelque autre moyen que la mort, d'insulter
les fidèles ou de les opprimer. Mais pour le moment, il vaut
mieux les mettre à mort que de les laisser vivre pour qu'ils
portent les mains sur les justes, de peur que les justes, à
leur tour, ne se livrent à l'iniquité.
Des croisades pour se rendre sur les lieux de la vie du Christ :
Le Sépulcre.
De tous les lieux saints, celui qui tient la première place en
quelque sorte, qu'on désire le plus voir et où l'on ressent
je ne sais quel redoublement de piété, c'est celui où
le Christ reposa après sa mort plutôt que ceux où
il vécut. La pensée de sa mort plus encore que celle de
sa vie réveille notre piété. Je pense que cela
vient de ce que l'une paraît plus austère et l'autre plus
douce et que le repos et la sécurité de la mort sourient
plus à la faiblesse humaine que les fatigues et la rectitude
de la vie. La vie du Christ m'indique de quelle manière je dois
vivre, sa mort, au contraire, me rachète de la mort
Les templiers, chevaliers
éloignés des vanités
On n'entend, parmi eux, ni parole arrogante, ni éclats de rire,
ni le plus léger bruit, encore moins des murmures, et on n'y
voit aucune action inutile ; d'ailleurs aucune de ces fautes ne demeurerait
impunie. Ils ont les dés et les échecs en horreur ; ils
ne se livrent ni au plaisir de la chasse ni même à celui
généralement si goûté de la fauconnerie;
ils détestent et fuient les bateleurs, les magiciens et les conteurs
de fables, ainsi que les chansons bouffonnes et les spectacles, qu'ils
regardent comme autant de vanités et d'objets pleins d'extravagance
et de tromperie. Ils se coupent les cheveux, car ils trouvent avec l'Apôtre
que c'est une honte pour un homme de soigner sa chevelure. Négligés
dans leur personne et se baignant rarement, on les voit avec une barbe
inculte et hérissée et des membres couverts de poussière,
noircis par le frottement de la cuirasse et brûlés par
les rayons du soleil.