| Réflexions
sur les liens entre communisme et nazisme Vassili Grossmann, Vie et Destin |
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| Entretien entre
un prisonnier communiste et un SS - Bonjour, dit d'une voix douce l'homme qui venait d'entrer. Il était de petite taille, on pouvait voir l'emblème des S.S. sur la manche de sa vareuse grise. Liss n'avait rien de repoussant et c'était précisément ce qui le rendait encore plus effrayant aux yeux de Mostovskoï. Un nez en bec d'aigle, des yeux d'un gris foncé, un regard attentif, un grand front, des joues pâles et creuses, tout contribuait à donner une expression ascétique à son visage. Liss attendit que Mostovskoi finisse de tousser et dit -J'ai envie de discuter avec vous. -Et moi je n'en ai pas envie, lui répondit Mostovskoï tout en regardant dans le coin de la pièce où il s'attendait à voir apparaître les aides de Liss, les manuvres de l'interrogatoire physique, qui allaient le battre. -Je vous comprends parfaitement, fit Liss, asseyez-vous. Il installa Mostovskoï dans un fauteuil et s'assit à ses côtés. Son russe était comme désincarné, il avait ce goût de cendres froides propre à la langue des brochures de vulgarisation scientifique. ..Vous ne vous sentez pas bien Mostovskoï haussa les épaules sans répondre. -Oui, oui, je le sais. Je vous ai envoyé un médecin et il m'en fait part. Je vous ai dérangé en pleine nuit. Mais j'avais vraiment très envie de converser avec vous. " Tu parles ", pensa Mostovskoï , mais il dit -Vous m' avez fait venir pour un interrogatoire. Je n'ai pas à tenir de conversation avec vous. -Et pourquoi donc ?demanda Liss. Vous regardez mon uniforme. Mais je ne le porte pas de naissance. Notre guide, notre parti nous donnent un travail et nous y allons, nous, les soldats du parti. J'ai toujours été un théoricien dans le parti, je m' intéresse aux problèmes d'histoire et de philosophie, mais je suis membre du parti. Et chez vous, pensez-vous que tous les agents du NKVD aiment ce qu'ils font? Si le comité central vous avait chargé de renforcer le travail de la Tchéka, auriez-vous pu refuser ? Non, vous auriez mis de côté votre Hegel et vous y seriez allé. Nous aussi nous avons mis de côté Hegel. Mikhaïl Sidorovitch coula une regard du côté de son interlocuteur ; il lui semblait étrange, sacrilège que ces lèvres impures puissent prononcer le nom de Hegel. ... Si un bandit avait entamé avec lui une conversation dans la cohue d'un tramway, il n'aurait pas écouté ce qu'il lui disait, il aurait suivi ses mains du regard en guettant l' instant où il sortirait un rasoir pour lui taillader le visage. Liss leva ses mains, les regarda et dit : -Nos mains comme les vôtres aiment le vrai travail et nous ne craignons pas de les salir. Mikhail Sidorovitch grimaça : il lui était insupportable de retrouver chez son interlocuteur son propre geste et ses propres paroles. Liss s'anima, ses paroles se précipitèrent, on aurait dit qu'il avait déjà discuté avec Mostovskoï et que, maintenant, il se réjouissait de pouvoir reprendre leur discussion interrompue. -Vingt heures de vol et vous voilà chez vous, en Union soviétique, à Magadan, installé dans le fauteuil d'un commandant de camp. Ici, chez nous, vous êtes chez vous, mais vous n'avez tout simplement pas eu de chance. J'éprouve beaucoup de peine quand votre propagande fait chorus à la propagande de la ploutocratie et parle de justice partisane. Il hocha la tête. Les paroles qui suivirent furent encore plus surprenantes, effroyables, grotesques. -Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. Là réside la tragédie de notre époque. Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous ? Que vous ne retrouviez pas votre volonté en nous? Le monde n'est-il pas pour vous, comme pour nous volonté ; y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire hésiter ou vous arrêter? Liss approcha son visage de Mostovskoï -Vous me comprenez ? Je ne parle pas parfaitement russe, mais je voudrais tant que vous me compreniez. Vous croyez que vous nous haïssez, mais ce n'est qu'apparence : vous vous haïssez vous-mêmes en nous. C'est horrible, n'est-ce pas, vous me comprenez ? Mikhaïl Sidorovitch avait décidé de ne pas répondre, de ne pas se laisser entraîner dans la discussion. Mais Lui bref instant, il lui sembla que l'homme qui cherchait son regard ne désirait pas le tromper, qu'il était réellement inquiet et s'efforçait de trouver les mots justes. Et une angoisse douloureuse étreignit Mostovskoï . -Vous me comprenez ? Vous me comprenez ? répétait Liss, et il ne voyait même plus Mostovskoï , tant était grande son excitation. "Vous me comprenez ? Nous portons des coups à votre année mais c'est nous que nous battons. Nos tanks ont rompu vos défenses, mais leurs chenilles écrasent le national-socialisme allemand. C'est affreux, un suicide commis en rêve. Cela peut avoir une conclusion tragique. Vous comprenez? Si nous sommes vainqueurs, nous, les vainqueurs, nous resterons sans vous, nous resterons seuls face aux autres qui nous haïssent. Il aurait été aisé de réfuter les raisonnements de cet homme. Ses yeux s'approchèrent encore de Mostovskoï. Mais il y avait quelque chose de plus répugnant et de plus dangereux que les paroles de ce provocateur SS, c'étaient les doutes répugnants que Mostovskoï trouvait au fond de lui-même et non plus dans le discours de soir enremni. Ainsi il arrive qu'un homme ait peur d' être malade, qu'il craigne une tumeur maligne, mais il ne va pas consulter un médecin, il s'efforce de ne pas remarquer ses douleurs, évite de parler maladie avec ses proches. Mais voilà qu'un jour on lui dit : "Dites-moi, il ne vous arrtive pas d'avoir tel type de douleur, généralement après que vous avez... C'est cela ... Oui... -Me comprenez-vous, maître? demanda Liss. Un Allemand fort intelligent, vous connaissez bien son livre, a écrit que la tragédie de Napoléon est due au fait qu'il exprimait l'âme de l'Angleterre alors que c'était précisément en Angleterre que se trouvait son ennemi mortel. "Mon Dieu, j'aimerais mieux qu'ils me passent à tabac ", se dit Mostovskoï et en même temps : "Ah oui, il parle de Spengler. Liss alluma une cigarette et tendit son étui en direction de Mostovskoï. Mikhaïl Sidorovitch le coupa d'une voix brève. -Non Il se sentit plus calme à l'idée que tous les policiers du monde, ceux qui lui avaient fait subir des interrogatoires il y a maintenant quarante ans, et celui-là, capable de parler de Hegel et de Spengler, que tous utilisaient le même procédé idiot : ils offraient des cigarettes à celui qu'ils interrogeaient.. D'ailleurs, s'il était désorienté, c'était tout bêtement parce qu'il l'avait pris au dépourvu : il s'attendait à être passé à tabac et voilà qu'on lui infligeait cette conversation répugnante et grotesque. Même dans la police tsariste.il y avait des gens qui n'étaient pas complètement ignares en politique et il v en avait même de réellement instruits, il en avait connu un qui avait étudié Le Capital. Mais il serait intéressant de savoir s'il arrivait à ce flic de la police politique de ressentir une hésitation au fond de son âme à la lecture de Marx : et si Marx avait raison ?... Quels pouvaient bien être les sentiments du policier quand il se posait cette question ? Mais on pouvait être sûr d'une chose : il ne passait pas dans le camp des révolutionnaires. Il devait refouler ses doutes et restait dans la police ... Et moi, qu'est-ce que je fais, sinon refouler mes doutes:? Oui, mais moi, je reste un révolutionnaire. Liss. n' avant même pas remarqué le refus de Mostovskoï, marmonna -Oui, oui, vous avez raison. C'est du très bon tabac. Il referma son porte-cigarettes et sembla encore plus désolé. -Pourquoi semblez-vous si étonné par notre conversation ? Vous aussi, vous devez avoir à votre siege de la place Loubiankana des hommes instruits ? des hommes capables de discuter avec l'académicien Pavlov ou avec Oldenbourg. Mais eux, ils poursuivent un but, tandis que moi, je ne poursuis aucun but dans cette conversation. Je vous en donne ma parole. Je suis torturé parles mêmes choses que vous. Il sourit et ajouta : -Parole d'honneur de gestapiste, et ce n'est pas rien. Mostovskoï se répétait sans cesse : "Ne pas répondre, en aucun cas, surtout ne pas se laisser entraîner dans la discussion. ... Liss poursuivit, et on aurait dit qu'il avait oublié la présence de Mostovskoï : -Il y a deux pôles ! C'est cela ! Si ce n'était pas parfaitement exact, il n'y aurait pas cette guerre affreuse. Nous sommes vos ennemis mortels, oui, bien sûr. Mais notre victoire est en même temps la vôtre. Vous comprenez ? Si c'est vous qui gagnez, nous périrons, mais nous continuerons à vivre dans votre victoire. C' est un paradoxe : si nous perdons la guerre, nous la gagnerons, nous continuerons à nous développer sous une autre forme mais en conservant notre essence. Mais pourquoi donc ce Liss, ce tout-puissant Liss, au lieu de se faire projeter des films, boire de la vodka, rédiger des rapports à Himmer, lire des livres de jardinage, relire les lettres de sa fille, se payer du bon temps avec des jeunes filles choisies dans le dernier convoi, ou bien dormir dans sa chambre spacieuse après avoir pris un médicament améliorant son métabolisme, pourquoi a-il fait venir au milieu de la nuit un vieux bolchevik russe qui pue le camp ? Qu'a-t-il en tête ? Pourquoi cache-t-il son jeu ? Quelle information cherche-t-il à lui arracher ? Mikhaïl Sidorovitch ne craignait pas la torture : il avait peur d'autre chose. Et si l'Allemand ne mentait pas ? S' il était sincère '? S'il avait simplement envie de discuter ? Quelle pensée répugnante ! Ils sont deux êtres malades, torturés parle même mal, mais l'un d'eux n'a pu tenir et parle, fait part de ses pensées, l'autre se tait, se terre, mais écoute, écoute... (... ) - ... Réfléchissez : qui se trouve dans nos camps, en temps de paix, quand il n'y a pas de prisonniers de guerre ? On y trouve les ennemis du parti, les ennemis du peuple. C'est une espèce que vous connaissez, ce sont ceux que l'on trouve également dans vos camps. Et si en temps de paix vos camps entraient dans nos systèmes de la SS, nous ne laisserions pas sortir vos prisonniers. Vos prisonniers sont nos prisonniers. Il esquissa un sourire : -Les communistes allemands que nous avons incarcérés dans les camps l'ont été par vous aussi en 1937. Ejov les a mis dans des camps et le Reichsfttlrer Himniler en a fait autant... Soyez hégélien, cher maître ... Vous aussi, vous avez pour guide un grand homme, vous aussi, vous avez parcouru une longue et dure route. Vous y croyiez, vous, que Boukharine était un provocateur ? Seul un grand homme pouvait faire suivre cette voie. Moi, de même , j'ai connu Rôhm, je croyais en lui. Mais il le fallait. Et voilà la pensée qui me torture : votre terreur a tué des millions de gens, et il n'y a que nous, les Allemands, qui dans le monde entier, comprenons qu' il le fallait, que c'était bien ainsi. Comprenez-moi comme je vous comprends. Cette guerre doit vous faire horreur.(... ) C'est alors qu'une nouvelle pensée frappa Mostovskoï. Il ferma les yeux : la lumère était, elle trop crue ou bien cherchait-il à fuir cette pensée torturante ? ... Pour repousser Liss, ses doigts visqueux, il suffit de ne plus haïr le menchevik Tchemetsov, de ne plus mépriser le fol en Dieu Ikonnikov ! Non, non, plus encore ! Il faut renoncer à tout ce qui constituait sa vie à ce jour, condamner tout ce qu'il défendait et justifiait. Mais non, non, bien plus ! Pas condamner mais haïr de toute son âme, de toute sa foi de révolutionnaire, les camps, la Loubianka, le sanglant Ejov, lagoda, Beria ! Ce n'estt pas assez, il faut haïr Staline et sa dictature ! Mais non, non, bien plus ! Il faut condamner Lénine ! Le chemin conduisait à I' abîme. La voilà, la victoire de Liss ! Ce n'était pas une victoire remportée sur les champs de bataille ? Mais dans cette guerre sans coups de feu, pleine de venin, que menait contre lui le gestapiste.La folie le guettait. ... Nous devons comprendre, vous et moi, que l'avenir ne se décide pas sur les champs de bataille. Vous avez personnellement connu Lénine. Il a fondé un parti de type nouveau. Il a été le premier à comprendre que seuls le parti et le chef expriment l'élan vital d'une nation, et il a mis fin à l'Assemblée constituante. Quand, en physique, Maxwell détruisit la mécanique newtonienne, il était persuadé qu'il était en train de la confirmer : de même Lénine se prenait pour le fondateur de l'Internationale, alors qu'il était en train de fonder le grand nationalisme du XXe siècle. Puis Staline nous apprit énormément de choses. Pour qu'existe le socialisme dans un seul pays il fallait priver les paysans du droit de semer et de vendre librement, et Staline n'hésita pas : il liquida des millions de paysans. Notre Hitler s'aperçut que des ennemis entravaient la marche de notre mouvement national et socialiste, et il décida de liquider des millions de Juifs. Mais Hitler n'est pas qu'un disciple, il est un génie ! C'est dans notre " Nuit des longs couteaux " que Staline a trouvé l'idée des grandes purges de 37. Hitler non plus n'hésita pas... J'ai été pour vous un miroir.. Vassili Grossman, Vie et Destin ... Haut de page |