Eugenio Corti, Le cheval rouge
Michele Tintori demande à partir sur le front russe pour se faire une idée du communisme

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Je veux voir de mes yeux cette tentative de rédemption du monde sans le Christ
L'école des officiers, une contrainte digne de la barbarie médiévale?

Au cours de la débâcle de l'armée italienn, Michele Tintori donne de l'eau à un moribond : Quand à toi, Dieu cette nuit de sauvera.
Capture et début d'interrogatoire par un officier soviétique, "la pâle mort mêlait les sombres bataillons", Deux artistes se reconnaissent, rencontrent l'obstacle de la méfiance en régime totalitaire mais "Je veux faire mon possible pour te sauver", Laritsev trouve le moyen de faire garder Tintori en vie.
"La bourgade comptait divers couvents, tous transformés en lager" Tintori prisonnier à Soudzal, Michele assimile la doctrine marxiste, sans se compromettre avec les "antifascistes"
Après un temps d'hésitation, les communistes insistent sur les crimes des nazis, Tintori en tire des comparaisons sur les origines antichrétiennes communes et la nature des deux totalitarismes en présence
[Je veux voir de mes yeux cette tentative de rédemption du monde sans le Christ]
Inopinément en juin - toujours de cette année 1941 - ils s'étaient par contre jetés avec le gros de leurs forces sur l'Union Soviétique. Aussitôt Mussolini avait déclaré qu'un corps d'expédition italien participerait à cette nouvelle campagne.
A partir de ce moment-là Michele Tintori était entré dans un état de grande agitation : il voulait aller en Russie à tout prix. Il écrivit à Ambrogio, non pas une fois mais deux, qu'il avait fait une demande d'affectation à l'un des régiments d'infanterie en partance ; il lui demandait imprudemment si son père n'était pas par hasard en mesure d'" appuyer " cette demande.
Un dimanche après-midi Ambrogio le vit même débarquer à Crémone "Je suis ici pour cette histoire d'affectation aux unités qui partent pour le front russe. "
- Ah bravo. Mais dis-moi, on peut savoir ce qui t'a pris ? Quel genre de bellicisme t'a tout à coup possédé ? Qu'est-ce que ça signifie, tu peux me le dire ?
L'autre était resté bouche bée. " Comment ça, bellicisme ? Ah parce que tu crois que je... Mais si j'ai là, chez moi... " Il faisait allusion à son père, cloué par la précédente guerre sur un fauteuil roulant. " Non Riva, non, tu te trompes complètement. Ah elle est bien bonne ! C'est sûr qu'une fois là-bas, je n'ai pas l'intention de jouer les embusqués, ça va de soi. Mais c'est pour une toute autre raison que je veux aller en Russie. C'est parce que je veux me rendre compte, tu comprends ? C'est pour voir. "
- Pour voir ?
- Oui. Il faut que je voie ce qu'ont réellement fabriqué les communistes. Voilà pourquoi il faut que j'y aille tout de suite, avant que les Allemands ne changent la réalité des choses. Est-ce que je m'explique bien ?
- En somme tu voudrais ensuite en parler dans un livre ?
Ambrogio était toujours assez perplexe.
- Ça je ne le sais pas encore. Mais les communistes ont tenté une expérience unique, tu ne t'en es jamais rendu compte ? Ils ont tenté - ou, si tu veux, ils sont en train de tenter - une rédemption de l'homme et de la société en dehors du Christ et du christianisme, et même contre le Christ. Et pour faire ça - cette terrible tentative - ils se sont isolés du reste du monde. Pour nous chrétiens c'est très important de se rendre compte de ce qu'ils ont réellement manigancé. Il paraît qu'il y a eu des millions de victimes, tu le sais, mais beaucoup disent que ce n'est pas vrai, que c'est seulement de la propagande fasciste et capitaliste. Mounier, par exemple, cet auteur catholique français...
-Je ne le connais pas.
- Eh bien lui soutient de toutes ses forces les communistes russes. Bien qu'il soit chrétien, tu comprends ?
-je comprends, oui, dit enfin Ambrogio, et il se mit à rire. Ouais, de ta part j'aurais bien dû m'attendre à quelque chose de ce genre.
-je veux parler avec les Russes ordinaires, les ouvriers, les paysans, avec tous. C'est là une occasion exceptionnelle, unique. Michele répéta, presque pour lui-même : "Je veux tout voir de mes propres yeux, je ne veux pas m'en tenir à ce qu'on raconte ".
- Bien. Mais je crains que mon père ne puisse t'être d'aucune utilité. Je ne vois pas de quelle façon il pourrait t'aider.
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[L'école des officiers, une contrainte digne de la barbarie médiévale?]
Tintori apprit qu'à la fin de la section les élèves ayant obtenu le meilleur score seraient en droit de choisir leur régiment d'affectation. Il entrevit tout de suite la possibilité de rejoindre le front russe, et dès lors travailla avec un zèle extraordinaire. Pour ce qui était des manoeuvres, des études, des horaires, la vie au cours était véritablement très dure : certains la définissaient reliquat de barbarie médiévale, ce qui provoquait la colère du jeune homme - voilà bien les habituelles couillonnades de la culture des lumières ! - Immanquablement il intervenait pour soutenir la civilisation du Moyen Âge, supérieure disait-il à celle de l'âge moderne. (En réalité il n'aimait pas entendre dire du mal de cette époque, parce que c'est à elle qu'il faisait directement remonter sa religiosité et celle des gens de la Brianza, et même la religiosité catholique en général. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'il découvrirait qu'elle doit plutôt être rattachée à la réforme de l'Église - authentique réforme de toute façon - entreprise bien après le Moyen Âge par saint Charles et le Concile de Trente, et opiniâtrement poursuivie au cours des siècles par d'innombrables personnes, en général peu connues parce que modestes comme les apôtres et les disciples au temps de Notre Seigneur). Mais revenons au cours des officiers : bien que n'ayant pas de goûts militaires prononcés, Tintori était intelligent et doté d'une mémoire enviable, ce qui lui permit d'être très bien noté dans toutes les matières théoriques, y compris celles qui étaient le moins conformes à sa nature comme " Règlements et discipline ". A la fin il se trouva dans la première dizaine du classement, ce qui lui donnait le droit de choisir son régiment d'affectation. Comme il devait, sur une feuille appropriée, en indiquer trois par ordre de préférence, il choisit trois des quatre régiments d'infanterie en opération sur le front russe. C'est ainsi qu'il fut affecté au dépôt de l'un d'entre eux, le quatre-vingt-et-unième de la division Turin, à Parme.
Ambrogio, lui, ne fut pas dans les dix premiers du classement, même si, sans se l'être proposé, il s'en approcha de très près. Il fut affecté à un dépôt de Casale Monferrato.
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[Michele Tintori donne de l'eau à un moribond : Quand à toi, Dieu cette nuit de sauvera]
L'homme
qui était étendu au bout de la deuxième rangée et qui disparaissait tout entier sous sa couverture, en souleva un pan à son arrivée et découvrit sa tête : "Je t'attendais ", dit-il avec une intonation étrange. "J'ai suivi ton pas. Tu me cherches n'est-ce pas ? "
Michele le considéra en silence : il ne pouvait voir ni son écusson ni son grade ; il remarqua en revanche qu'il avait le visage épouvantablement terreux, défait.
- Non, tu n'as pas de paille sur ta couverture. Ce n'est pas toi que je cherche, lui répondit-il.
L'autre ignora sa réponse. " Je vais mourir ", dit-il à voix basse, " je le sais. J'ai les intestins à l'air libre. " Il se tut un instant puis allongea un bras en tendant quelque chose : " Voilà la gourde. "
Michele regarda la gourde sans comprendre, puis la prit. " Mais... Qu'est-ce que tu racontes ? " demanda-t-il.
- La pire des choses est la soif, dit l'autre avec épuisement. Je te souhaite de ne jamais éprouver une soif comme celle-là, jamais. J'ai fini toute la neige. Mais la neige est peu utile... Il faut de l'eau, de la vraie eau.
Le sous-lieutenant remarqua que tout autour du blessé, aussi loin que ses mains pouvaient arriver, il n'y avait plus de neige.
- Depuis que la nuit est tombée personne ne va plus nous chercher de l'eau, dit encore le blessé, c'est terrible, de quoi te réduire au désespoir... Alors j'ai invoqué le Christ en croix : ne me laisse pas mourir désespéré, que je lui ai dit, je suis en paix avec toi, donne-moi la persévérance finale, Seigneur Jésus !
En répétant sa prière, le blessé avait élevé la voix ; mais aucun de ceux qui l'entouraient ne faisait attention à lui, peut-être même que personne ne l'entendait. " Celui-ci divague à coup sûr ", pensa Michele, " il ne peut pas être conscient de ce qu'il dit. Mais il se comporte d'une manière bien étrange. "
- De la croix, le Christ m'a répondu qu'il m'envoyait quelqu'un, dit le blessé. Et te voilà finalement.
- Écoute, résolut Michele, après un instant de silence pour l'amour du Christ j'irai te chercher de l'eau. Mais tu es réellement blessé au ventre ?
- Oui, lui répondit l'autre d'une voix tout à coup épouvantée, mes intestins sont... oh... Son visage chavira. " C'est répugnant " murmura-t-il, ou quelque chose d'approchant, d'une voix si basse que le sous-lieutenant ne comprit pas bien.
-Je vais te chercher de l'eau, lui répéta-t-il, mais il me faudra un certain temps, tu t'en rends compte ?
- Oui, va, va, ne me fais pas attendre davantage, je t'en prie.
- Il me faudra le temps nécessaire, dit Michele. Toi en tout cas attends-moi avec confiance. Nous sommes d'accord ?
- Oui, va.
Alors Michele se mit en route, tenant la gourde de la main gauche par sa courroie de chanvre. Sur l'épaule droite il portait le fusil avec lequel il avait combattu la veille, lors de l'attaque ennemie à Posdniakov. C'était à cause de ce combat - pensa-t-il - qu'il se sentait maintenant si fatigué. Après avoir contribué à bloquer l'ennemi pendant quelques heures, il était revenu du village parmi les derniers, avec quelques-uns de sa division encore disposés à se dépenser en dépit de l'écroulement général. Heureusement qu'ils avaient été là pour protéger le décrochage de la colonne... Ils avaient ensuite dû parcourir des kilomètres et des kilomètres à pas accélérés, au début poursuivis par les salves ennemies, en soutenant quelques blessés encore en état d'avancer. Même après que la queue de la colonne eut été rejointe - se souvenait-il à présent - quelle entreprise que de traîner avec soi ces blessés ! Voilà la raison pour laquelle marcher lui causait maintenant tant de fatigue, qu'il se sentait si las, si terriblement épuisé. A vrai dire, au lieu de remâcher maintenant sa propre fatigue, il aurait préféré réfléchir sur l'étrange aventure qu'il était en train de vivre mais, justement, il était trop las pour le faire. Qui sait pourtant si Dieu Lui-même ne l'avait pas poussé à cette recherche de la paille (absurde, à présent il n'en doutait plus), à seule fin de l'amener à secourir le moribond ? Confusément, Michele inclinait à le croire.
Tandis que, progressant sur la neige piétinée, il descendait vers Arbousov, il remarqua que sur trois côtés de l'agglomération, au nord, à l'ouest et surtout au sud, les fusils mitrailleurs allemands et russes échangeaient de temps en temps des rafales entre eux : il voyait leurs balles traçantes - rapides et lumineuses - se croiser et se perdre dans la nuit. A sa gauche par contre, c'est-à-dire vers l'est, personne ne tirait.
Tout à coup il commença à douter : était-ce vraiment l'est par là ? Et lui, était-il vraiment en train de marcher vers Arbousov ? Il ne reconnaissait presque plus les lieux. Sa pensée fluctuait au même rythme que son corps qui se déplaçait comme à la nage dans les volutes de l'obscurité horriblement gelée. Il finit par perdre tout à fait le sens de l'orientation, mais ne cessa pas pour autant de marcher.
Après un certain temps il se reprit, revint tout à fait à lui, se rappela e qu'il était en train de faire : alors il s'arrêta, regarda alentour attentivement, reconnut quelques particularités de l'agglomération. " Eh bien j'ai fini par me tromper de route ", se rendit-il compte. " Quels tours peut jouer la fatigue ! " Il avait traversé le village presque en entier. " Que de chemin pour rien... " Il revint sur ses pas, au milieu de longues files de dormeurs allongés dans la neige autour des isbas. Et Ambrogio Riva, en ce moment, là dans le trou, avec les civils russes... " Peut-être que lui aussi souffre de la soif, blessé comme il l'est ? Assez, de lui nous nous occuperons demain. "
Enfin apparut le puits vers lequel il s'était dirigé. Il en entrevit le grossier balancier formé d'un tronc d'arbre : dans le noir quelqu'un était en train de l'actionner silencieusement et en tirait de l'eau. " Tant mieux, comme ça je n'aurai pas besoin de rompre la glace. " Il attendit que l'autre - apparemment un aumônier - ait transvasé l'eau dans un de es seaux de toile dont étaient équipés les camions, puis il actionna à son tour le balancier, but autant d'eau qu'il le put à même le récipient de tôle déglingué qui y était suspendu (de l'eau vraiment glacée, mais tonifiante), enfin remplit sa gourde et reprit le chemin de la meule.
Quelle fatigue mon Dieu, quel épuisement !
Et comme c'était pénible de devoir remonter pas à pas l'arête enneigée ! Quand il parvint à la meule et qu'il essaya de s'orienter pour retrouver le blessé, son esprit fut sur le point de se brouiller à nouveau. Alors il pria, s'en remit mentalement à Dieu " Seigneur aide-moi, je t'en supplie. Aide-moi à mener à, bien cette entreprise ". Et le Seigneur l'aida : le jeune homme se retrouva ses facultés, un peu surpris une fois encore de ce début d'évanouissement. Il parvint à s'orienter et retrouva le blessé, enfoui sous sa couverture. Il se pencha pour examiner la longue enveloppe, craignant de n'y retrouver qu'un cadavre. " Eh ", appela-t-il à voix basse. " Eh, toi ! " L'autre releva alors un pan de la couverture : " Ah finalement, tu es revenu ", dit-il d'une voix plus faible que précédemment, une voix presque moribonde. Il tendit à tâtons un bras.
- Tiens, lui dit Michele, en lui mettant bien la gourde dans la main.
- L'eau, murmura l'autre, l'eau ! Il porta avec difficulté le récipient à sa bouche et suça longuement le petit bec d'aluminium. De temps en temps il s'arrêtait pour respirer. " L'eau ", répéta-t-il.
Le sous-lieutenant l'observait dans l'ombre. " Eh bien ",dit-il enfin, " maintenant je vais dormir moi aussi, pare que je n'en peux vraiment plus. Demain matin, dès qu'il fera jour, je reviendrai ici te voir. Tu as compris ? Demain matin. "
- Il n'y aura pas de demain matin pour moi, dit le blessé, je vais mourir.
- Mais non, qu'est-e que tu dis ? lui répliqua Michele qui sentit les poils de ses bras se hérisser. Sans prêter attention à ses paroles l'autre continua " Quant à toi, Dieu cette nuit te sauvera. "
- Me sauvera ? fit Michele surpris. Et de quelle façon ?
- Souviens-toi de e que je t'ai dit, répéta faiblement le moribond. Dieu cette nuit te sauvera.
" Ça c'est la meilleure ! " pensa le sous-lieutenant en secouant la tête, perplexe. Comme tous les autres il ignorait encore, dans ce temps-là, que sur ce tragique front, les mourants acquéraient parfois le don de prophétie (et inexplicable phénomène, souvent constaté dans le camp des Italiens, se vérifia à une échelle incomparablement plus grande chez les Russes, surtout parmi les soldats mourants dans Leningrad assiégée).
Le blessé serra de nouveau le bec gelé de la gourde entre ses lèvres, but encore longuement puis, frissonnant fortement, tira la couverture sur sa tête et s'y ensevelit.
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[Capture et début d'interrogatoire par un officier soviétique]
Leurs armes pointées et le coeur bondissant dans la poitrine, le lieutenant Laritsev et les autres Russes de garde suivaient chacun de ses mouvements. " Vivant ", ordonna entre ses dents l'officier, " celui-là nous devons le prendre vivant. "
Il regarda autour de lui avec terreur : le choc violent l'avait finalement ramené à la réalité : il était tombé entre les mains des Russes ! Les discours de ses collègues et simples soldats à propos de la cruauté de l'ennemi et les étranges paroles du moribond lui revinrent tout en même temps à l'esprit -Dieu cette nuit te sauvera- (" et au contraire je suis tombé à la merci de ces bêtes fauves... "), et - pire que toute autre chose - les récits des massacres perpétrés par les communistes qu'il avait entendus de la bouche des civils russes. " C'est la fin. Pour moi c'est fini... " Il lui semblait devenir fou. A la perspective de la mort, tout son être se rebellait convulsivement.
Les Russes qui l'avaient capturé, revêtus de leurs cabans molletonnés et coiffés de leurs bonnets à poils, pour l'instant ne parlaient pas. La plupart de ceux qui étaient allongés continuaient à dormir pesamment et à ronfler, seuls quelques-uns, que l'officier avait réveillés, assis maintenant sur le sol, le regardaient ; l'un de ceux-là péta.
Bien sûr maintenant ils allaient l'interroger et, pour l'obliger à parler, le frapper, peut-être même le torturer. " Il vaut mieux mourir, en finir. " Mais de quelle façon mourir ? Et d'autre part à la perspective de la mort non seulement sa raison, mais chaque cellule de son corps se rebellait.
Laritsev tira de sous la table un tabouret et s'assit. Il ôta de sa tête son bonnet à poils et le posa sur la table, découvrant son front haut et pâle : " A nous deux " dit-il en russe au prisonnier qui se raidit aussitôt.
- Commençons par le grade et le détachement d'appartenance.
Le sous-lieutenant Tintori ne comprenait pas le russe et demeurait tendu, la bouche toujours entrouverte.
- Celui-là, dit Laritsev à ses hommes, ne comprend pas un traître mot de russe. Essayons le français. Il répéta la question au prisonnier en français.
Celui-ci, cette fois, comprit très bien et regarda abasourdi celui qui l'interrogeait et qui
, dans ce lieu et en ce moment, utilisait une langue liée dans sa mémoire à des états d'esprit tout autres et à de tout autres moments.
-je suis sous-lieutenant. Du quatre-vingt et unième régiment d'infante-rie, déclara-t-il à mi-voix.
- Quatre-vingt et unième ? répéta le Russe, comme pour se le mettre bien dans la tête (il n'avait pas de quoi prendre des notes).
Michele hocha la tête.
- Combien d'Italiens êtes-vous ici devant nous ?
-Je ne sais pas, répondit le prisonnier. Il commençait déjà à se dominer un peu, et aussi à se dire qu'il avait peut-être commis une erreur en admettant connaître le français.
Laritsev s'adressa au prisonnier en changeant sa question : " A quel bataillon appartenez-vous ? "
La question parut à Michele autorisée par les conventions internationales (il savait que - malheureusement - la Russie communiste n'adhérait pas à ces conventions) : " Vous voulez savoir quel est mon bataillon ? " demanda-t-il.
- Oui.
- Premier bataillon du quatre-vingt et unième régiment d'infanterie.
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["la pâle mort mêlait les sombres bataillons", Deux artistes se reconnaissent]
Le mot français " bataillon ", dit et répété, fit soudainement surgir de qui sait quel coin reculé de sa mémoire un vers de Victor Hugo
étudié à l'école, un vers qui faisait référence à la bataille de Waterloo et qui pourtant convenait aussi à la situation présente. Convenait si bien que Michele fit sans réfléchir une chose dont il réalisa l'absurdité en même temps qu'il la faisait
(une de ces choses que l'on fait en certains moments décisifs de la vie, seulement parce que Quelqu'un nous les fait faire) : il récita à voix basse le vers en question : " La pâle mort ", murmura-t-il, " mêlait les sombres bataillons ".
Laritsev, naturellement, demeura très surpris, et se tut un moment. Puis, à l'ébahissement du prisonnier, il compléta la citation : " Waterloo, morne plaine... dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons, la pâle mort mêlait les sombres... " Il n'alla pas jusqu'à la rime, craignant l'impression qu'elle aurait pu faire sur les soldats. " Victor Hugo, n'est-ce pas ? Vous aimez vous aussi cet auteur ? "
Michele ne répondit pas ; l'autre se tut à son tour.
Les deux jeunes gens se scrutèrent mutuellement. Ils n'étaient en apparence que deux soldats mortellement opposés l'un à l'autre : mais c'étaient d'abord deux artistes, chacun avec son immense et différente tradition derrière lui. Le fait d'être un artiste ne différenciait pas l'Italien de son peuple qui, en un certain sens, est tout entier composé d'artistes (même trop, comme on sait). Il différenciait au contraire, et radicalement, le Russe du sien, faisant de lui une sorte d'être à part. Alors que l'Italien n'éprouvait que de temps à autre le besoin de communiquer avec d'autres artistes, l'isolement du Russe le rendait au contraire toujours attentif à la présence de l'un d'entre eux avec qui communiquer. " Celui-ci, qui me sort Victor Hugo dans un moment pareil, doit forcément être sensible à la poésie... ". Il commençait déjà à entrevoir chez l'autre une condition - celle de l'artiste justement - qu'il imaginait aussi solitaire et aussi poignante que la sienne.
- Quelle est votre profession ? demanda-t-il, s'efforçant de reprendre le ton impersonnel qu'il avait un instant auparavant.
Michele ne répondit pas. A quoi pouvait bien tendre cette question ? Peut-être à le classer pour ou contre le prolétariat ?
Laritsev ne se laissa pas décourager par son silence. " Seriez-vous... Seriez-vous par hasard artiste ? " lui demanda-t-il lentement, presque en ânonnant.
Michele en resta pétrifié : " Et quoi ? C'est donc écrit sur ma figure ? Celui-là aussi s'en est aperçu, comme Gemellone là-bas à l'Université... Autant l'admettre ", résolut-il et, une fois encore, il fit une chose que certainement, s'il avait été libre de la faire, il n'aurait pas faite. " Pour le moment je suis seulement étudiant ", répondit-il, " mais c'est comme vous le dites : je suis, enfin je veux être, écrivain. "
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[L'obstacle de la méfiance en régime totalitaire]
Dans le visage intelligent du Russe passa une sorte de lueur. Le prisonnier le remarqua et en prit peur.
" Imbécile ! Quel imbécile j'ai été ! Si ceux-là n'ont pas l'habitude de garder leurs prisonniers en vie, ils le feront d'autant moins de quelqu'un qui, un jour, pourrait témoigner de leur barbarie... J'ai fait la pire des choses possibles. "
Il recommença à s'agiter intérieurement. Qu'avait-il fait ! Désormais son sort était réglé, c'était la fin, la fin.
Il ne parvenait plus à se concentrer. Il n'essaya plus d'analyser la personnalité, ou au moins le visage dé son interlocuteur : du reste s'il lui avait été possible de se dominer suffisamment pour pouvoir le faire, ce visage pâle, amaigri et comme marqué par .une sorte de singulière bonté (oui, vraiment : de bonté), l'eût fait penser non à un collègue en art, mais plutôt à un saint. Il fut même un instant tout près de le penser, influencé par le regard douloureux de l'autre, mais : " Un saint ? Voilà que je suis de nouveau en train de délirer ", se dit-il aussitôt, " j'entre à nouveau dans une phase de délire ! "
Conscient d'être pour le moment incapable d'adopter une quelconque stratégie de salut, il serra délibérément les lèvres, baissa la tête et décida de ne plus dire un mot.
L'officier russe se rendit compte du changement intervenu en lui
, même s'il ne savait pas à quoi l'attribuer. Il aurait voulu lui expliquer : je vous ai posé cette question parce que moi aussi je suis un artiste. Mais c'était un discours dangereux, surtout avec un prisonnier inconnu qui aurait pu le répéter.
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["Je veux faire mon possible pour te sauver", Laritsev trouve le moyen de faire garder Tintori en vie]
Il laissa s'écouler un certain temps, puis il dit : " Dans votre intérêt, c'est-à-dires dans l'intérêt de votre vie même, écoutez bien les questions que je vais vous poser maintenant. " Il prit, au profit de ses hommes, un ton plus inquisiteur : " Avec moi tu dois te décider à vider ton sac, tu as compris ? " s'exclama-t-il en russe. Puis il formula en français ses questions, répétant certaines d'entre elles en russe : " Combien êtes-vous à peu près, vous Italiens, encerclés à Arbousov ? Et combien y a-t-il d'Allemands ? Quelles armes lourdes avez-vous ? En particulier combien de chars de combat ? Quel est votre programme pour demain ? Qu'entendez-vous faire demain ? " Après chaque question il restait un peu silencieux, comme attendant la réponse.
Le prisonnier se cantonnait dans son mutisme, fixant, voûté, le sol de terre devant lui.
- Rappelez-vous bien : je vous ai posé ces questions, conclut l'officier russe. Vous m'avez compris ? Puis il se tourna vers les deux gardes : " Il ne veut plus rien savoir, il ne veut pas parler. "
- Ce malheureux se rend compte qu'il a peu d'issues, pensait-il en même temps. Il se souvenait des cadavres en bordure de piste quelques kilomètres avant Arbousov, toutes ces nuques fracassées avec les cervelles par terre. " Tu n'as pas tort, pauvre artiste malchanceux... Moi de toutes façons j'entends faire mon possible pour te sauver. " Quoi, il ne le savait toutefois pas encore.
Comme pesant à part soi le pour et le contre, il dit au deux gardes : " Si nous l'envoyons au commandement de compagnie, à moitié délirant comme il est, une fois dehors il est capable de faire du boucan. Nous devons d'abord tâcher de le faire se rétablir un peu. "
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["La bourgade comptait divers couvents, tous transformés en lager" Tintori prisonnier à Soudzal]
Coupé de tout ce qui se passait en Italie et dans le monde
, isolé comme s'il était sur l'autre face de la lune, Michele continuait en Russie sa monotone vie de prisonnier. Ses conditions de vie étaient censées devenir meilleures parce que les autorités soviétiques - qui n'avaient pas souscrit aux conventions de Genève - s'étaient tout à coup résolues, pour des raisons de propagande, à traiter les prisonniers de guerre justement selon ces conventions, en leur refusant toutefois certains droits importants, dont celui, fondamental, de la correspondance. En pratique, tout se passait plus ou moins comme avant, à l'exception du travail, devenu facultatif pour les officiers et moins pénible pour les soldats.
De Oranki - où nous l'avons laissé - le jeune homme avait été transféré à Souzdal à la fin de 1943, avec tous les autres officiers italiens survivants des différents lager, Souzdal, l'un des lieux saints de l'orthodoxie, situé entre Moscou et la Volga. La bourgade comptait divers couvents, tous transformés en lager, et bien cinquante églises, dont pas une seule n'était en fonction. Dans le plus grand des couvents, cerné d'une muraille en ruine trois fois séculaire, était installé le lager pour prisonniers de guerre : sur les talus partiellement écroulés de la muraille, les gardes bolcheviks avaient construit leurs guérites et, armés de mitrailleuses, surveillaient les bandes dépenaillées de militaires, non seulement italiens, mais aussi allemands, roumains, hongrois.
Sur les murs intérieurs des édifices, en revanche, c'étaient des petits groupes de saints qui les surveillaient, saints hiératiques, peints à la façon byzantine c'est-à-dire avec des yeux démesurément ouverts, des visages émaciés et sévères, des membres et des vêtements rigides. " Religio depopulata ", se disait avec effroi Michele quand il rencontrait ces regards muets ; et - afin que les images remplissent malgré tout la fonction pour laquelle elles avaient été peintes - il récitait mentalement une prière. Il se demandait parfois quelle fin avaient eu les moines de Souzdal : qui sait si certains d'entre eux ne végétaient pas encore quelque part dans l'immense Russie, comme cette pauvre soeur Natalia et les quelques autres religieuses paysannes recluses dans le lager pour femmes de Oranki ? Durant le travail il avait essayé d'interroger à ce sujet quelques civils, qui lui avaient confirmé que dans tous les couvents de la ville sainte s'étaient succédé - et continuaient à se succéder - des vagues de déportés civils, et qu'un nombre incalculable d'entre eux y étaient morts ; mais, des moines qui les peuplaient autrefois, personne n'avait su lui donner de nouvelles.
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[Michele assimile la doctrine marxiste, sans se compromettre avec les "antifascistes"]
Les officiers soviétiques du lager
et même les commissaires italiens exilés (gens moins ingénus que les Russes) ne parvenaient pas encore à comprendre son comportement. Ils le savaient ami d'éléments qui avaient une réputation d'" irréductibles " parce que, ponctuellement, ils s'opposaient avec ténacité aux initiatives serviles des quelques " antifascistes " qui essayaient de pousser la masse à complaire aux gardiens. Ils remarquaient en outre qu'il ne se liait pas du tout avec ces fameux " antifascistes ". Mais, par ailleurs, ils constataient pourtant que personne ne s'employait autant que lui à étudier les textes marxistese, léninistes et staliniens, aussi bien théoriques qu'historiques, assimilant lentement un gros volume après l'autre, au point d'arriver à en dominer la matière mieux que les instructeurs et les conférenciers ; ce dernier fait finissait même par susciter, chez beaucoup de prisonniers, quelques réserves à son égard.
Plus d'un instructeur lui demanda directement si ce qu'il étudiait le convainquait, et il répondait chaque fois qu'il n'en savait pas encore assez et qu'avant de se prononcer il lui fallait étudier encore.
" Il finira forcément par être convaincu ", affirmaient ceux-là, avec une étroitesse d'esprit qui paraissait à Michele propre à des brutes ou à des boeufs. Pour eux il était en effet inconcevable que, même dans cet enfer pourtant réel, on pût être en contact avec la radieuse doctrine marxiste du futur paradis sur terre, sans en être conquis.
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[Après un temps d'hésitation, les communistes insistent sur les crimes de leurs adversaires]
Dans la seconde moitié de l'année 1944
, les troupes russes ayant pénétré en Pologne, on avait commencé à découvrir les lager d'extermination nazis. En Russie, les journaux et la radio en avaient dès le début parlé avec quelque réticence, communiquant certains détails et en taisant d'autres : il leur était forcément difficile d'attirer l'attention générale sur le milieu concentrationnaire, fût-il ennemi. En revanche, les commissaires italiens exilés estimèrent, eux, détenir l'argument définitif pour attirer à leur cause la masse des prisonniers : en effet, dans leur cervelle obtuse, antinazi (antifasciste, comme ils avaient l'habitude de dire, confondant délibérément les termes) équivalait à procommuniste.
Après l'une de ces découvertes survenue à Majdanek près de Lublin, leur chef Paolo Robotti - beau-frère du secrétaire du parti communiste italien Togliatti - était venu en personne à Souzdal, et, dans un climat tendu, avait avec gravité, au cours d'une conférence, énuméré ce qui avait été retrouvé : des chambres à gaz, des fours crématoires, environ un million de chaussures ayant appartenu à des hommes, des femmes, de misérables enfants, des quintaux de cheveux de femmes répartis par couleurs, emballés ou non. " L'enquête a révélé ", répéta-t-il à plusieurs reprises, " que les corps humains incinérés dans les fours atteignent à peu près le chiffre de six cent mille. " Sa funèbre conférence terminée il avait distribué à l'auditoire, sombre et horrifié, un certain nombre de journaux russes rapportant la nouvelle ; puis il était resté quelques jours dans le lager à la commenter, arpentant les cours avec de petits groupes d'officiers.
" Il est radieux, vous le voyez ? Il est heureux d'une telle énormité, rien que parce que ça fait son jeu "
, commentaient certains, partagés entre la colère et l'effroi.
D'autres disaient : " Il lui semble sans doute que ça rachète les crimes communistes ! "
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[Tintori en tire des comparaisons sur les origines antichrétiennes communes et la nature des deux totalitarismes en présence]
Quant à Michele il se bornait à commenter avec ses quelques amis
" Quel insensé, vous le voyez ? Il ne se demande même pas pourquoi ces atrocités se vérifient aujourd'hui, c'est-à-dire en même temps que les atrocités communistes, alors que depuis des siècles l'humanité civile croyait en avoir fini pour toujours avec de semblables horreurs. " A force d'étudier les sacro-saints textes marxistes, il avait désormais compris clairement quelques réalités fondamentales et, en premier lieu, que les idées les plus importantes qui y étaient contenues procédaient de la même source antichrétienne qui déterminait les comportements nazis. Bref, ces idées et ces comportements étaient marqués au sceau de l'idéalisme allemand et, en remontant dans le temps, des Lumières des dix-septième et dix-huitième siècles, de la rébellion de Luther, et même de l'anthropocentrisme de la Renaissance. Ils procédaient en outre de certaines lignes de pensée antichrétienne dérivée de ces mêmes sources, comme par exemple le darwinisme transformé en philosophie athée. En substance, Michele s'était rendu compte que marxisme et nazisme avaient un nombre extraordinairement élevé d'ancêtres communs, qu'ils étaient en somme de la même veine.
En effet tous les deux - en une antithèse désormais presque parfaite avec le christianisme qui est amour - s'expliquaient à travers des mécanismes de haine analogues : mais, tandis que pour le marxisme une classe rédemptrice (le prolétariat) était appelée à renverser et à " réprimer " les autres classes, pour le nazisme il s'agissait au contraire d'une race élue, appelée à dominer et à asservir les autres. Il est vrai que le nazisme - plus moderne - faisait par rapport au marxisme un pas en avant, en cela qu'il ne prévoyait pas du tout la récupération théorique des opprimés et des asservis dans sa société neuve (millénariste, comme la société communiste), mais que - s'émancipant des utopies humanitaires laïques du dix-neuvième siècle encore présentes dans le marxisme - il proclamait vouloir dominer, toujours dominer, rien que dominer. En compensation toutefois, comme il représentait davantage l'opposé du judaïsme que du christianisme, le nazisme apparaissait comme beaucoup moins universel que le marxisme et, par conséquent - pensait Michele -, moins dangereux pour l'humanité.
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La nouvelle des découvertes de Majdanek avait fait sensation dans le lager, non seulement parmi les prisonniers italiens mais aussi parmi ceux d'autres nationalités, surtout parmi les Allemands qui se montrèrent particulièrement émus ; bon nombre d'entre eux - en particulier officiers et soldats des troupes de ligne - refusaient d'y croire parce qu'il leur paraissait impossible que toute la disponibilité et l'esprit de sacrifice dont ils avaient fait preuve aient été trahis par les chefs de cette façon. Dans la conduite d'une guerre, c'était en effet une chose que la dureté, voire la brutalité - ' toutes les deux congénitales depuis toujours à leur nation - et une autre que cette élimination en masse de désarmés, de gens sans défense, laquelle, même pour l'Allemagne, était une terrible nouveauté.
" Vous ne pouvez pourtant pas en douter, c'est quelque chose qui est bien trop dansa lignée du fanatisme des nazis ", leur disaient les Italiens.
La réaction de ces derniers ne fut quand même pas celle qu'avait espérée Robotti : à l'exception des quelques habituels " antifascistes " déclarés, les prisonniers ne montrèrent d'aucune façon pencher pour le communisme " qui était en train d'abattre la bête sauvage nazie ". Le commissaire parti (il prévint qu'il serait de retour dès qu'il aurait fait le tour des autres lager avec des prisonniers italiens), ils s'étaient pourtant retrouvés face à la terrible nouvelle. Les horreurs indicibles et les bestialités innommables accomplies par les rouges n'étaient donc pas les seules : il apparaissait que les nazis en avaient accompli d'analogues et peut-être même de pires (bien qu'il ne fût pas facile de penser à quelque chose de pire que Krinovaïa, pour qui y était passé).
" Comment les Allemands peuvent-ils avoir eux aussi perdu la tête à ce point-là ? " se demandaient avec effroi beaucoup de prisonniers.
- Au moins vous vous rendez compte maintenant qu'il n'est pas ques-tion d'arriération ? faisait observer Michele au père Turla et à ses autres compagnons d'équipe. Qu'il est faux d'imputer de semblables faits à l'arrié-ration russe ? Ou faudrait-il parler d'arriération allemande ?
Tous ceux qui se trouvaient dans la cellule, assis sur les paillasses repliées contre le mur, secouèrent aussi la tête : ah, les habituels discours abstraits de Tintori, son éternelle manie !
- N'empêche que si toi, si vous autres, vous aviez été attentifs ce jour-là comme je vous le conseillais, si vous aviez suivi la conférence au lieu de râler maintenant, vous vous seriez au moins rendu compte que sans la phi-losophie qui s'était développée dans les milieux et les Universités protes-tants, et en particulier sans Hegel et Feuerbach, les théories de Marx et de Lénine n'auraient jamais pu naître, qu'elles seraient aujourd'hui tout sim-plement inconcevables. Exactement comme - ne l'oublions pas - Hitler serait inconcevable sans les discours de Nietzsche sur le " surhomme " et la " volonté de puissance ". "
Les autres haussèrent les épaules et ne répliquèrent pas ; père Turla, de toute façon, était trop épuisé pour le faire. Michele, comme tant d'autres fois, se retrouva seul à ruminer ; du reste il y était habitué. Assis sur sa pail-lasse, il se mit à réfléchir en silence. Ses pensées n'étaient pas des abstrac-tions gratuites, il ne s'agissait pas d'un jeu : il fallait à tout prix déterminer objectivement la raison des plus grands massacres de l'histoire. L'hérésie protestante... voilà bien ses fruits ici même ! Il repensa à la peur, à la terreur panique, qu'on avait de l'hérésie au Moyen Age - son Moyen Age. Les hérétiques étaient alors considérés aussi nocifs que la peste... Et voilà ce qui en avait découlé : les dizaines et dizaines de millions de morts qu'a-vaient faits le communisme et le nazisme. " Il n'est même pas dit que ce soit fini : si l'on ne parvient pas à renverser le processus, peut-être que nous n'en sommes qu'au début. Qui sait ce que nous réserve l'avenir ! " Devant une telle perspective, bouleversé comme il l'était, il avait parfois envie de justifier l'Inquisition... Dans la bibliothèque du lager il y avait les livres de Llorente en édition française et il les avait consciencieusement lus : à l'époque culminante, celle de Torquemada, les victimes de l'Inquisition étaient évaluées à 10220: une donnée qui avait tout l'air d'être gonflée. De toute façon il était évident que dans toute l'histoire pluri-séculaire l'Inquisi-tion avait fait beaucoup moins de victimes que n'en faisaient maintenant, en l'espace d'une seule année, Staline ou Hitler. " En fin de compte, si par ces quelques milliers de morts ils avaient vraiment réussi à éviter tous les mil-lions d'aujourd'hui, peut-être... " Son regard s'arrêta sur le crucifix : le Christ au visage martyrisé - il s'en rendit compte - souffrait maintenant en-core, et terriblement, de ce raisonnement par lequel on prétendait approu-ver que tant d'êtres humains aient été tués, brûlés vifs, en son aimable nom... " Eh bien, Michele, qu'est-ce qui te prend ? Approuver qu'on puisse tuer son prochain au nom du Christ ? Tu perds la raison toi aussi ? " Le jeune homme secoua la tête et poussa un soupir. Il décida que, certes, l'In-quisition devait être condamnée et sans merci, mais à une condition pré-cise : que ce soient les chrétiens qui la condamnent, pas les autres.
Avant que le commissaire Robotti fût de retour à Souzdal, une poignée de soldats italiens y arriva, venant de la ville de Kazan, sur la Volga.
Un sous-lieutenant de l'équipe de Michele - un type nerveux, toujours en quête de nouvelles - rentra dans la cellule, le visage sombre, après avoir parlé avec certains d'entre eux. C'était l'heure du repas : sans un mot, le jeune officier s'étendit à sa place et se couvrit tout entier avec sa couverture.
- Qu'est-ce que tu as ? Qu'est-ce qui te prend ? lui demanda, étonné, son voisin, assis contre le mur près de lui, une boîte dans une main et une grossière cuiller en bois dans l'autre (le repas était toujours servi dans des
récipients de fortune).
L'autre ne répondit pas.
- Eh bien, qu'est-ce que tu as ? Allons, sors-le, insista-t-il.
N'obtenant pas de réponse, il enfila la cuiller dans la boîte et, de sa main libre, releva la couverture jusqu'à découvrir le visage du garçon étendu "Je te demande ce que tu as. "
-J'ai, souffla l'autre, que l'horreur ne finira plus, et il tira de nouveau la couverture sur sa tête.
Le silence s'était fait : tous, dans le petit local, regardaient la silhouette sous la couverture.
- Oui, bien sûr, répondit le sous-lieutenant, des civils et des militaires entassés dans les wagons, comme d'habitude, mais ce n'est pas ça... Il parut penser à autre chose : " Un jour viendra où, même d'Italie, arriveront des trains semblables. Désormais nous ne pouvons plus rien faire pour l'empê-cher. Il n'y a plus rien à faire. "
- Alors, veux-tu poursuivre ? demanda avec impatience don Turla.
- Ces trains sont pleins de cadavres : ils les font voyager avec une telle lenteur que dans certains wagons personne ne reste en vie. Et les morts sont presque tous ouverts, sans foie ou... ou... Enfin, vous comprenez. Un train après l'autre, tous de cette façon. Dans certains wagons il y a des misérables encore vivants, mais devenus fous, ou...
- Mais... et le Stalin prikaz ? Alors pour les Roumains il ne compte donc pas le Stalin prikaz ? demanda quelqu'un consterné, en dévisageant les autres.
- En Roumanie les communistes n'ont plus besoin de se faire de la publicité, expliqua avec dureté Michele. Là ce sont eux qui commandent.
- Alors, ça y est, vous êtes contents ? s'écria avec rage le sous-lieutenant, et il souffla : " Allez tous au diable. " Il tira une nouvelle fois la couverture par-dessus sa tête, cette fois définitivement.
Le silence s'était fait.
- Et ton Dieu, il permet toutes ces choses ? demanda avec amertume et aigreur l'officier édenté à l'aumônier.
- Ne blasphème pas, toi, murmura père Turla. Il leva en silence les yeux vers le tableau qui était au-dessus de sa tête. De là, il ne pouvait le voir qu'en raccourci mais il lui sembla pourtant que les yeux fixes du Christ lui rendaient douloureusement son regard. Dieu avait fait les hommes libres, voilà le point. Tout le scandale était là. Maintenant il ne pouvait pas aller contre leur liberté, il ne pouvait pas les empêcher de faire ce qu'ils vou-laient. Il n'avait pu que mourir avec ceux qui étaient tués, qu'être crucifié avec eux... Père Turla ne dit plus un mot.
Après
quoi il n'avait pas pu s'empêcher de poser à Valli quelques questions à propos de la gare de Kazan et des épouvantables convois qui quotidienne-ment y arrivaient de Roumanie.
- Quelles horreurs ! Oh, quelles horreurs ! disait de temps en temps le soldat entre ses réponses. Il n'avait pas perdu sa sensibilité, et parler de faits aussi atroces l'effrayait et le mettait en émoi ; il regardait par moments son compatriote d'officier dans les yeux, comme pour y chercher quelque chose, un point d'appui, un ancrage où se raccrocher au milieu de tant d'atrocités.
- Assez, décida Michele, se retenant de lui poser d'autres questions, pour le moment, assez. Écoute, j'ai ici quelque chose que j'ai piqué à Staline. Il mit la main dans l'une des deux poches latérales de sa vareuse qui apparaissaient gonflées et la retira pleine de blé : " Ça te va, Tito ? "
- Sais-tu ce qu'on va faire ? dit Michele. Là, tiens ta poche ouverte que je te la remplisse. Ils étaient assis tous les deux sur le talus herbeux de la " colonie espagnole " (deux masures entourées d'une barrière métallique) Michele se mit sur un genou et entreprit de transvaser le blé ; l'autre tenait sa poche ouverte et regardait, sans faire de commentaire.
Ils tournèrent ensemble la tête : un petit garçon était venu contre la barrière, et de là, d'une distance de quelques mètres, les observait. Michele savait que la " colonie " était composée tout entière de garçons entre douze et quinze ans : cinquante, peut-être soixante garçons espagnols ; il en avait rencontré plusieurs fois au travail. " Que veux-tu ? " lui demanda-t-il avec douceur.
- Confieti, los confites, senor, murmura le garçon.
Le sous-lieutenant se mit à rire. Ce ne sont pas des dragées' : " no estàn confites ", dit-il dans un espagnol plutôt approximatif en montrant le blé qu'il avait dans les mains ; et il se remit à le transvaser dans la poche de Tito.
- Qui sont ceux-là ? demanda Tito.
- Des Espagnols. Tu en as entendu parler, non ?
- Non. Mais... ce sont des enfants. Comment se fait-il qu'ils soient prisonniers ?
- Ce sont de ces enfants que les rouges ont emmenés quand ils ont dû se retirer d'Espagne. On ne peut même pas dire qu'ils parlent vraiment l'espa-gnol, mais plutôt un mélange d'espagnol et de russe. L'intention des rouges était de les entortiller avec les idées communistes, puis de les utiliser ensuite en Espagne comme propagandistes. Pour l'instant ils ne les ont entortillés que dans des haillons, sans rien leur enseigner ou presque. Je les ai rencon-trés au travail dans le kolkhoz et je leur ai parlé. "
-Je ne comprends pas, dit Tito. Ce sont des orphelins de rouges, ou des enfants de.... d'autres ;je veux dire, ils ont été volés ?
- Ça je le leur ai demandé moi aussi, mais les garçons ne le savent pas. A la façon dont ils les gardent séquestrés il semblerait que ce soit des enfants d'anticommunistes : mais il y a peut-être aussi des orphelins de communistes, qui sait.
- Quelle histoire ! murmura Tito Valli avec lassitude. Il répéta " Quelle histoire ! "
- Senor, dit une voix derrière eux.
L'équipe de Michele réintégra le lager quelques jours plus tard, juste à temps pour la réapparition du commissaire Robotti. Celui-ci ne paraissait pas satisfait de la façon dont les prisonniers italiens, dans les autres lager également, avaient accueilli la nouvelle des camps d'extermination nazis. En réalité, comme les officiers, les soldats ne croyaient plus à aucune pro-pagande (auparavant du reste, en bons Italiens, ils y avaient toujours assez peu cru). Pourtant, intuitifs comme ils l'étaient, ils se rendaient bien compte - à la différence de beaucoup d'Allemands - que ces exterminations devaient malheureusement avoir été commises. Pour autant - à l'exception de quelques-uns - ils ne se laissaient pas prendre aux mirages du commu-nisme dont ils avaient les fruits concrets sous les yeux.
Robotti avait du mal à s'expliquer une aussi massive résistance. Il se remit à converser avec les prisonniers, surtout avec les officiers, entrant et s'arrêtant dans les " chambrées ", ou faisant cercle avec eux dans les cours.
Une fois, se joignant à l'un de ces groupes, Michele eut le loisir de l'examiner de près : maigre, blond, les tempes dégarnies, les yeux clairs et froids (et pourtant on devinait en lui un feu caché), il était vêtu de l'habi-tuelle grosse veste de cuir noir des commissaires soviétiques qui faisait en-core plus ressortir sa pâleur. " Ma foi, il ressemble un peu à ces figures des livres d'histoire, à ces apôtres laïques du dix-neuvième ", se prit à penser le jeune homme. " C'est vrai qu'il ne ressemble pas aux gardes attardés men- taux que nous côtoyons tous les jours et qui ne sont capables que de violence. "
Robotti répétait souvent qu'il aurait voulu avoir l'avis de ses interlocuteurs, mais en fait, comme il arrive à quiconque a de la réalité une vision complètement arrêtée, et donc sans besoin d'apports supplémentaires, il finissait presque toujours par monologuer. Michele nota quelques affirma-tions symptomatiques : "... La guerre juste que nous avons menée, avant celle-ci, contre la Finlande fasciste... - Peut-être que quelques-uns d'entre vous pensent que les déportés civils sont innocents : mais avez-vous remarqué que parmi eux il y a des prêtres ? Donc... - Nous sommes dans un État d'ouvriers et de paysans... "
- Quels paysans ? laissa échapper un prisonnier, un sous-lieutenant tos-can à lunettes, grand et maigre comme un échassier, qui portait un uni-forme littéralement en lambeaux. Si tous ceux avec qui nous avons parlé n'ont même pas la faculté de sortir de leur village sans le laissez-passer de la police !
Robotti discuta brièvement ce petit détail, avec une évidente impatience, puis continua sans donner de poids à cette réalité que, pourtant, comme ses interlocuteurs, il avait lui-même constatée un nombre incalculable de fois. Puis, pour ne plus être dérangé par de semblables bagatelles, il ne reparla plus des paysans. Un peu plus tard, la controverse porta sur les ouvriers, quand le maigre et courageux sous-lieutenant en haillons lança, avec une feinte insouciance : "J'ai entendu dire par les ouvriers que les syndicats, ici en Russie, ont pour fonction de les obliger à exécuter les ordres des diri-geants. Tous les ouvriers russes avec qui j'ai parlé l'affirment. "
- Ce sont des gens qui ne comprennent rien, déclara Robotti. Puis il expliqua, avec une sorte de froide patience apostolique, que, dans un pays où les ouvriers sont " les propriétaires des usines ", les syndicats ne peuvent que se comporter de la sorte. Après quoi - laissant tomber tous ces élé-ments marginaux - il revint au fil conducteur qui lui tenait le plus à coeur, celui des crimes nazis : "...que l'U.R.S.S. a révélés au monde entier et est en train de rendre impossibles pour toujours. Ce n'est pas un mérite du com-munisme, ça ? "
Aux crimes commis par les communistes il ne paraissait pas du tout pen-ser (les années ayant passé, nous savons qu'en effet il n'y pensait pas : nous avons lu non seulement ses mémoires de marxiste jamais effleuré par le doute, mais aussi ceux des autres réfugiés politiques qui, par la suite, se sont rebellés contre l'idéologie : eh bien, même ces derniers continuaient de bonne foi à juger criminels et assassins les nazis, mais pas vraiment leurs ex-camarades communistes...)
Les prisonniers de guerre n'arrivaient pas à comprendre s'il était sincère ou non. " Puisque nous sommes en train de parler de crimes ", intervint tout à coup un capitaine, " comment expliquez-vous certains... faits qui se produisent ici aussi ? "
- Ici ? Quels faits ?
- Eh bien, par exemple, le cannibalisme.
- Quel cannibalisme ? s'écria d'un air surpris Robotti, et s'arrêtant " Où ? que dites-vous ? Vous êtes fou ? "
- Mais... par exemple à Krinovaïa.
- Quel Krinovaïa ? Où est-ce ? Il n'existe pas en Russie de localité qui s'appelle Krinovaïa. Je n'en ai jamais entendu parler.
A part les " antifascistes " qui prirent un air indifférent, comme s'ils n'avaient pas entendu, les prisonniers se regardèrent les uns les autres : ils n'en croyaient pas leur oreilles.
- Mais... commissaire : je suis passé moi-même par le lager de Krinovaïa, ne put se retenir de dire le capitaine. Il est situé dans une courbe du Don, non loin de Boutourlinovka qui est une petite ville assez importante. Disons à une distance de...
- Non, c'est impossible, l'interrompit Robotti. Aucun prisonnier italien n'est jamais allé dans un endroit qui porte ce nom. Vous prétendez que je ne le sache pas ? Moi ?
Le capitaine demeura interdit : " Mais... Peut-être que vous donnez un autre nom à ce lieu, peut-être... "
- Non, dit Robotti avec patience mais détermination, nous ne lui don-nons pas un autre nom : ce sont des inventions, de même que le canniba-lisme est une invention.
Le capitaine n'osa pas répliquer davantage et se borna à le regarder fixement. Le sous-lieutenant qui ressemblait un échassier déguenillé inter-vint alors : " Écoutez commissaire : nous savons que, par la suite, le com-mandant russe de Krinovaïa a été fusillé. Mais ce n'est pas pour autant que ce qui est arrivé n'est pas arrivé... "
- Mais non, mais non, quel cannibalisme ? insista Robotti, plus affligé que menaçant. Ne commencez pas à vous mettre de telles blagues en tête, s'il vous plaît. Je vous dis qu'il n'existe en Russie aucune localité qui s'ap-pelle Krinovaïa.
Il se remit à marcher, suivi par le groupe des prisonniers stupéfaits ; il avançait l'échine un peu tordue ; tout le monde dans le lager savait qu'il avait été blessé à la colonne vertébrale.
" Et si la véritable cause de ces raisonnements " sans queue ni tête " se trouvait là ? " se demandait Michele très perplexe. Il se trouvait un peu en retrait du groupe et n'entendait plus très bien, à présent, les paroles du commissaire : " Comme les fascistes l'ont esquinté à force de coups, lui, au mépris de toute logique, leur attribue le monopole de la barbarie... C'est peut-être ça ? "
Il se trompait. Pour commencer il ignorait que ce n'était pas les fascistes mais bien ses camarades bolcheviks, qui avaient brisé les os (et aussi les dents) du commissaire, au cours de deux tragiques années d'emprisonne-ment et de torture ; années qui - fait alors assez rare en Russie - s'étaient soldées par la réhabilitation de Robotti tandis que son beau-frère Togliatti avait été, un peu avant la guerre, reconduit à la direction du parti communiste italien. (Pour la majeure partie des quelques trois cents autres communistes italiens réfugiés en Russie, les choses ne s'étaient pas passées de la même façon.: entre 37 et 39 en effet, à peu près deux cents d'entre eux avaient été de diverses façons exécutés, et c'était justement Robotti qui avait été chargé d'en rédiger la liste pour les fichiers confidentiels du parti). Mais, pas plus ces horribles expériences que cette autre atroce réalité qu'il avait quotidiennement sous les yeux, n'ébranlait dans son esprit l'enthousiasme pour les merveilleuses promesses - entendez bien : promesses - du com-munisme. Pire : comme la réalité objective contredisait ces promesses, elle finissait par compter toujours moins pour lui. Dans son coeur, il n'y avait désormais place que pour l'attente messianique de cette société nouvelle que la " science " marxiste lui faisait miroiter et lui garantissait, une société délivrée à jamais du mal. Tout le reste ne l'intéressait absolument plus. Un telle passion avait fini par inverser étrangement son rapport - et le rapport de tant d'autres comme lui - avec la réalité. Si l'histoire - c'est-à-dire juste-ment la réalité - ne les suivait pas, qu'à cela ne tienne, à la limite ils pou-vaient même changer l'histoire ; et en effet ils pensaient l'avoir déjà fait, réécrivant paradoxalement plusieurs fois celle qui suivait leur révolution. Comme si un fait avéré ne l'était plus - et qu'à sa place s'en fût avéré un autre - rien que parce que dans leurs textes, à chaque fois, c'était écrit ainsi. Peut-être était-ce justement Robotti ou l'un de ses proches collaborateurs qui, l'année précédente, informé du cannibalisme qui sévissait à Krinovaïa, était intervenu auprès des autorités soviétiques compétentes : lesquelles y avaient pourvu en fusillant le commandant du lager et en changeant le nom de la bourgade dont le lager portait le nom. Après quoi, les horribles choses survenues dans ce lieu devaient pour eux être tout simplement considérées comme non avenues...
Michele - qui s'était de nouveau approché du commissaire - continua à se promener avec lui dans les cours, écoutant, incrédule, comme les autres prisonniers, les louanges qu'il s'était remis à chanter de la société soviétique. Même les moins perspicaces d'entre eux commençaient à percevoir l'extra-ordinaire bouleversement des idées que le fait de rester communiste comportait nécessairement : plusieurs de ces prisonniers n'oublieraient plus cette impression.

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