Solidarnosc
Accueil
Témoignage du journaliste Bernard Guetta
Les chantiers navals ne se contentent pas d'une augmentation de salaire
De nouveaux cahiers de doléances, les élections libres, c'est trop, le sens de la responsabilité nationale
La répression, signe annonciateur de la fin du communisme
Texte complet .
Réflexions de Mgr Lustiger
Extraits de la conférence de Mgr Lustiger pour le 25e anniversaire de "Solidarité"
Solidarité remet en cause les idées reçues sur le marxisme et révèle qu'il plaque son idée du monde sur le réel.
· La réalité dévoilée par Solidarnosc : l'expérience phénoménologique de la vie humaine pensée et articulée à un programme de vie.
· Ethique, politique, religion L'enracinement chrétien de Solidarité permet d'affirmer la dignité humaine qui rend possible la liberté avec des hommes d'autres opinions.
· La solidarité, une espérance ? La dignité humaine oubliée devrait aussi être retrouvées dans les débats sur l'Europe ou la mondialisation.
Extraits de la conférence de Mgr Lustiger pour le 25e anniversaire de "Solidarité"
En ce temps-là, il y avait l'Est, le rideau de fer et l'Ouest. ... les premiers événements de Gdansk nous remplirent-ils de stupéfaction admirative ... quelque chose de neuf apparut. D'abord, le démenti éclatant donné à l'idéologie marxiste : les ouvriers exigeaient du régime communiste le respect de la justice et de la démocratie. Ensuite, le surgissement d'un mouvement populaire original où se retrouvaient intellectuels et syndicalistes ouvriers. Enfin, la foi catholique du peuple polonais et sa fidélité à son histoire donnaient à ce mouvement sa force irrépressible.
Tout cela formait un tableau totalement déconcertant pour les préjugés répandus en Occident, au sujet de la question ouvrière, de la lutte des classes, du régime soviétique, de la religion "opium du peuple", etc. ...
Sans ce Pape, sans la force de sa parole et de sa présence, Solidarnosc n'aurait pas été possible.
Il y a dans l'expérience de Solidarnosc plus qu'une révolte populaire et nationale contre la tyrannie étrangère ou la critique de l'idéologie marxiste-léniniste. ...
Le marxisme-léninisme omet de prendre en compte, ou plutôt ne peut pas prendre en compte, dans son analyse sociale comme dans sa pratique, la réalité ... Voulant s'ériger en science matérialiste de l'histoire, il doit d'abord construire son objet pour déterminer les lois qui le régissent. Cette opération produit un artefact qui se substitue à la réalité de la vie des hommes. ... S'appliquant au réel complexe et riche des sociétés humaines, elle lui fait violence.
L'expérience de Solidarnosc dévoile la réalité que le marxisme-léninisme ignore ou réinterprète. ...
La foi et la prière d'un peuple de croyants ont formé le terreau de la culture et de l'histoire de la Pologne. ... cette solidarité vécue [a été] pensée, articulée en programme de vie, d'espérance, d'action. C'est ce que firent, avec les ouvriers, les intellectuels du mouvement.
L'expérience de la solidarité ... met immédiatement en jeu l'instance fondamentale de la conscience. ... Le travail était au centre de l'idéologie officielle ; les travailleurs, en revendiquant leur dignité, se réaffirmaient comme des hommes réels et non des producteurs. Ainsi, c'est l'homme réel qui est mis au centre de l'entreprise politique. ... Le mot "Solidarnosc" en a été le magnifique symbole. ...
"L'éthique" de Solidarnosc qui se veut une "éthique de la conscience" capable de créer des relations respectueuses avec autrui, ... La revendication de liberté suppose l'acceptation des différences et de la diversité des opinions. ... la source religieuse et chrétienne de l'expérience de Solidarnosc ... atteste le fondement indestructible de la dignité humaine. Ainsi, ceux qui ne partagent pas la foi des chrétiens peuvent-ils, avec eux, affirmer cette dignité et se reconnaître fraternellement dans le même combat pour la liberté. L'idéologie, quant à elle, nivelle les différences et ne peut créer l'unité que par la contrainte, voire la peur. ...
Il fallait que le peuple lui-même sorte de la passivité inculquée par un régime totalitaire et apprenne à tirer les conséquences sociales de la responsabilité de chacun ...
.. Haut de page
RELIGION En contrepoint au 25e anniversaire du mouvement de dissidence polonais
L'expérience de Solidarnosc et la pensée chrétienne
Le Figaro publie en exclusivité des extraits de la conférence prononcée hier à Varsovie par le cardinal Jean-Marie Lustiger pour le 25e anniversaire de Solidarnosc.
PAR LE CARDINAL JEAN-MARIE LUSTIGER *
[30 août 2005]

[Solidarité remet en cause les idées reçues sur le marxisme.]
En ce temps-là, il y avait l'Est, le rideau de fer et l'Ouest. L'Empire soviétique nous paraissait aussi immuable que l'Egypte des Pharaons. Aussi les premiers événements de Gdansk nous remplirent-ils de stupéfaction admirative et aussi de crainte devant les risques de répression. Mais, très vite, quelque chose de neuf apparut. D'abord, le démenti éclatant donné à l'idéologie marxiste : les ouvriers exigeaient du régime communiste le respect de la justice et de la démocratie. Ensuite, le surgissement d'un mouvement populaire original où se retrouvaient intellectuels et syndicalistes ouvriers. Enfin, la foi catholique du peuple polonais et sa fidélité à son histoire donnaient à ce mouvement sa force irrépressible.
Tout cela formait un tableau totalement déconcertant pour les préjugés répandus en Occident, au sujet de la question ouvrière, de la lutte des classes, du régime soviétique, de la religion "opium du peuple", etc. Solidarnosc faisait voler en éclats les idées toutes faites. Il est vrai que l'élection du pape Jean-Paul II en 1978 et son premier voyage en Pologne en juin 1979 avaient fait bouger le regard que nous portions lorsqu'en février 1980 éclata la première grève des Chantiers de Gdansk. Sans ce Pape, sans la force de sa parole et de sa présence, Solidarnosc n'aurait pas été possible.

[Solidarité révèle que le marxisme plaque son idée du monde sur le réel.]
Aujourd'hui, il m'apparaît clairement que l'importance de Solidarnosc ne se mesure pas seulement à son rôle historique dans l'écroulement du système soviétique. Il y a dans l'expérience de Solidarnosc plus qu'une révolte populaire et nationale contre la tyrannie étrangère ou la critique de l'idéologie marxiste-léniniste. Ce "plus" fait de Solidarnosc une expérience historique inappréciable dont l'intérêt théorique et pratique dépasse largement les circonstances de son apparition.
· L'impensé du marxisme-léninisme
L'expérience de Solidarnosc est née au sein du peuple polonais comme sa réponse vitale à la longue oppression soviétique. En effet, le marxisme-léninisme omet de prendre en compte, ou plutôt ne peut pas prendre en compte, dans son analyse sociale comme dans sa pratique, la réalité fondamentale de la condition humaine, parce qu'il ne la voit pas et ne peut pas la voir. Voulant s'ériger en science matérialiste de l'histoire, il doit d'abord construire son objet pour déterminer les lois qui le régissent. Cette opération produit un artefact qui se substitue à la réalité de la vie des hommes. Cette soi-disant "science" peut alors fonctionner comme praxis, mais dans les limites strictes de ce qu'elle a retenu et surtout omis pour construire son objet. S'appliquant au réel complexe et riche des sociétés humaines, elle lui fait violence.
L'expérience de Solidarnosc dévoile la réalité que le marxisme-léninisme ignore ou réinterprète. Cette réalité, je la nomme "l'impensé" du marxisme-léninisme. Certes, Solidarnosc répond au marxisme-léninisme et en un certain sens le réfute. Mais cette réfutation n'opère qu'à condition de mettre en pleine lumière le réel de l'expérience humaine que le marxisme ignore en raison de sa nature idéologique. Le marxisme revendiquait pour lui-même le monopole de la rationalité politique ; l'expérience de Solidarnosc en dévoilant cette réalité méconnue, non vue, "non pensée" fait voler en éclats l'édifice de l'idéologie marxiste.

· La réalité dévoilée par Solidarnosc : [l'expérience phénoménologique de la vie humaine pensée et articulée à un programme de vie.]
Le peuple polonais, asservi par un régime policier, a d'abord vécu la solidarité avant que celle-ci ne devienne une organisation. La foi et la prière d'un peuple de croyants ont formé le terreau de la culture et de l'histoire de la Pologne. Il faut en mesurer la force, non d'abord comme une arme de guerre contre le régime, mais comme la mémoire du réel et le réel de la mémoire qui nourrissent la conscience d'un peuple. Encore fallait-il que cette solidarité vécue soit pensée, articulée en programme de vie, d'espérance, d'action. C'est ce que firent, avec les ouvriers, les intellectuels du mouvement.
L'expérience de la solidarité est au coeur de la vie humaine. Elle situe chaque personne dans sa capacité de relation à autrui. Elle met immédiatement en jeu l'instance fondamentale de la conscience. C'est toute une anthropologie que dessine ainsi la réflexion d'un peuple opprimé dans les domaines fondamentaux de la vie personnelle et sociale. Le travail était au centre de l'idéologie officielle ; les travailleurs, en revendiquant leur dignité, se réaffirmaient comme des hommes réels et non des producteurs. Ainsi, c'est l'homme réel qui est mis au centre de l'entreprise politique.
Pour que naisse Solidarnosc, il a fallu la conjonction de la pensée et de l'action. Des intellectuels ont su penser rationnellement cette expérience. Bien plus, ils ont su donner une expression populaire à ce que vivait et espérait alors le peuple polonais. Le mot "Solidarnosc" en a été le magnifique symbole. Remarquons l'importance de la phénoménologie qui permet d'explorer le réel en échappant au carcan dans lequel l'enserre la dialectique hégélienne de Marx. On peut reconnaître cette démarche phénoménologique dans les discours du Pape lors de ses voyages en Pologne, tout comme dans le petit livre du père Josef Tischner, diffusé clandestinement sous le titre de Spotkania. Cet écrit a été l'un des outils de la prise de conscience provoquée par Solidarnosc. Quant à l'action, il suffit d'évoquer ici le rôle décisif des événements de Gdansk et le leadership de Lech Walesa.

· Ethique, politique, religion [L'enracinement chrétien de Solidarité permet d'affirmer dignité humaine qui rend possible la liberté avec des hommes d'autres opinions.]
Au fur et à mesure qu'apparaissent l'humanité dans la réalité sociale et ses enjeux, une tout autre manière d'agir est tracée : celle de "l'éthique" de Solidarnosc qui se veut une "éthique de la conscience" capable de créer des relations respectueuses avec autrui, de s'organiser à l'horizon d'un système démocratique. La revendication de liberté suppose l'acceptation des différences et de la diversité des opinions. Pour autant, la source religieuse et chrétienne de l'expérience de Solidarnosc est clairement reconnue, précisément parce qu'elle atteste le fondement indestructible de la dignité humaine. Ainsi, ceux qui ne partagent pas la foi des chrétiens peuvent-ils, avec eux, affirmer cette dignité et se reconnaître fraternellement dans le même combat pour la liberté. L'idéologie, quant à elle, nivelle les différences et ne peut créer l'unité que par la contrainte, voire la peur. Ceci fait aussi partie de l'expérience de Solidarnosc.
Le rôle majeur qu'y a joué l'Eglise catholique ne peut être compris comme une rencontre tactique. L'Eglise, le pape Jean-Paul II en tête, a su mobiliser au service de la dignité humaine le trésor spirituel reçu du Rédempteur des hommes. Il a donc fallu, pour que Solidarnosc soit possible, à la fois cette conjonction historique d'un peuple et de sa foi, d'une histoire, d'une mémoire, avec ses drames et ses chances, et une période de crise aiguë qui, comme une grande tempête, met à nu le fond de la mer et fait apparaître ce qui était englouti.
Si, dans les débuts de Solidarnosc, il suffisait pour agir de faire appel à "l'éthique de solidarité", il fallait, pour la suite, redimensionner l'ambition totalitaire de la politique. Il fallait aussi que l'éthique de solidarité inspire les choix politiques et apprenne à gérer le possible. Il fallait que le peuple lui-même sorte de la passivité inculquée par un régime totalitaire et apprenne à tirer les conséquences sociales de la responsabilité de chacun ...

· La solidarité, une espérance ? [La dignité humaine oubliée devrait aussi être retrouvées dans les débats sur l'Europe ou la mondialisation.]
Aujourd'hui, à l'ère de la globalisation, le même danger existe de méconnaître le réel de la condition humaine et de sa dignité, au bénéfice des nouvelles idéologies régnantes. Là aussi il y a un chemin très étroit entre la critique de la situation actuelle, la mise au jour de l'impensé et son expression positive et articulée. N'est-ce pas ce que montrent les débats actuels sur l'avenir de l'Europe ? Dans l'opinion mondiale aussi, l'aspect polémique commence à être largement répandu en termes de révolte et de rapport de force. On l'a vu par exemple lors du Forum social mondial. Mais la polémique ne fait pas sortir d'une problématique. Elle l'antagonise, sans permettre de ressaisir la réalité méconnue ou blessée.
Il faudrait donc à nouveau faire réapparaître dans la conscience commune cet impensé de la réalité de l'homme. Jean-Paul II a ouvert et poursuivi ce chemin. Dans le deuil mondial de sa mort, j'ai entendu comme l'écho d'une prise de conscience par les peuples d'un message sur la dignité de l'homme et sur son avenir. Jean-Paul II a éveillé une grande espérance dans le coeur de beaucoup, en faisant le tour de la terre, en rassemblant des foules avec, au milieu d'elles, l'Eglise pour rendre témoignage à la vérité.
Ne voyons-nous pas ici l'éveil d'une conscience de la solidarité mondiale qui repose sur la conscience éthique de tout homme et de tout peuple ? Touchant l'avenir de l'homme et de l'humanité, c'est bien ce qui a été énoncé par le Concile Vatican II qui puise dans le Christ l'affirmation de la pleine vocation de l'homme et de sa dignité. Alors que le raisonnement économique et financier tend à dominer partout, comment faire entrer cette réalité impensée, et pourtant pensable, dans l'arbitrage des moyens et des fins, des priorités véritables, des choix nécessaires, et donc des sacrifices nécessaires ? C'est le défi d'aujourd'hui. Cette tâche difficile relève non seulement d'une réflexion théorique, mais aussi du savoir-agir, de la sagesse, et aussi des circonstances historiques. Faut-il redouter que les contradictions de ce début de millénaire aboutissent à une crise dramatique ? Puisse alors le tsunami social qu'elle risque de produire être celui de la solidarité.
... Haut de page

Un journaliste français témoigne de son expérience auprès de Solidarnosc

[les chantiers navals ne se contentent pas d'une augmentation de salaire]
... la direction avait proposé 1 500 zlotys d'augmentation mensuelle, le tiers du salaire moyen, en échange d'une reprise du travail.
Les délégués d'atelier avaient accepté. ... les délégations des autres usines de la région protestaient: "Si vous reprenez, nous n'obtiendrons rien", ... Walesa l'avait approuvé et la base avait suivi ce moustachu, électro-mécanicien de 37 ans, catholique fervent et ancien des comités de grève de 1970, qui avait appelé, lui, à poursuivre le mouvement "jusqu'à la victoire de tous".

[De nouveaux cahiers de doléances]
... la première réunion du comité de grève régional élaborait sa liste de "revendications unitaires". ...
Dans cette nuit du 16 au 17 août 1980, totalement indifférents à Lénine et s'appuyant sur les conventions internationales signées par leur pays, donc sur la loi, une trentaine d'ouvriers polonais rédigent un cahier de doléances, tout aussi révolutionnaire que ceux de 1789 en France. ...
J'étais là, arrivé la veille à Varsovie, accouru à Gdansk, seul journaliste à participer à cette réunion, et je croyais revoir le film à l'envers: retour à 1917, ...
A minuit, ils ont déjà acté le respect de la liberté d'expression, l'indépendance du pouvoir judiciaire, la suppression des privilèges de l'appareil du parti et, naturellement, la formation de syndicats libres. ... On progresse par consensus et, lorsqu'on en arrive aux élections pluralistes, dimanche avant l'aube, le 17 août, les membres du KOR - Comité de défense des ouvriers - échangent des regards affolés.
[présence d'une oposition politique tolérée de fait]
Trois ans plus tôt, ces jeunes intellectuels ont arraché au pouvoir l'amnistie des émeutiers de Radom et d'Ursus, ... il y a alors une vie politique en Pologne, fruit des premières concessions du régime après les manifestations de 1956 à Poznan, de la puissance que l'Eglise avait recouvrée à la faveur de cet "Octobre polonais", des manifestations étudiantes de 1968, des révoltes ouvrières de 1970 et 1976 et de l'élection, bien sûr, de Jean-Paul II. ...

Les élections libres, c'est trop.

... C'est l'aspiration du pays, dit-on. Pourquoi ne pas réclamer ce que chacun veut? Désemparés, les oppositionnels secouent Walesa, le réveillent.
"Pas tout tout de suite!" dit-il, les yeux bouffis. ... Le premier syndicat libre du monde communiste vient de naître. En quelques jours, la grève s'étend à tout le pays. Solidarnosc va compter 10 millions de membres. Le régime est échec et mat, et le 31 août, il y a vingt-cinq ans, le bureau politique cède sur toute la ligne.
... Président d'un syndicat, Walesa passera seize mois à arrêter et non pas à lancer des grèves, à canaliser la colère qui éclate, systématiquement, chaque fois que le pouvoir tente de reprendre la main. ...

[Le sens de la responsabilité nationale]

... il faut "s'autolimiter", comme disent les militants du KOR. C'est aussi que, mi-syndicat mi-mouvement national, Solidarnosc a une haute conscience des intérêts supérieurs de la patrie, d'un pays qu'il veut moderne, efficace, prospère et pesant son poids dans le monde.
Le seul point sur lequel les grévistes transigeront le 31 août porte sur l'augmentation des salaires. ... Walesa lance, toujours devant Lénine, toujours dans cette grande salle de conférence du chantier: "On ne peut pas imprimer de billets s'il n'y a pas d'argent en caisse", personne ne proteste.
Bien avant sa légalisation, ce syndicat s'est senti dépositaire du destin polonais. ...
Bien avant la signature des accords, Walesa martelait qu'il fallait faire de la Pologne un "nouveau Japon", et c'est ce désir historique qui explique ce qu'est devenu le pays après la chute du Mur, la vitesse et l'enthousiasme avec lesquels il s'est lancé dans le libéralisme et la "thérapie de choc" économique, son admiration pour les Etats-Unis et sa condescendance envers les syndicats et les gauches de la vieille Europe.
Asservie, divisée depuis tant de siècles par tous ses voisins, la Pologne de 1980 voulait renaître, ... Tout confortait cette ambition: la fusion de ses identités nationale et religieuse comme la longue résistance à ses oppresseurs successifs; la subtilité d'une élite intellectuelle forgée par les universalismes catholique, juif et communiste comme la tragique expérience qu'elle fit des deux totalitarismes ...

[la répression, signe annonciateur de la fin du communisme]
... le jour de la proclamation de l'état de guerre, après avoir vu arrêter tous mes amis dans la nuit, après avoir tenté de faire échapper Bronislaw Geremek à la rafle, j'étais encore au chantier ... Pour le monde libre, la page était tournée.
Vu de l'Ouest, la normalisation allait immanquablement triompher. ...
Mais, de Varsovie quadrillée, ... je voyais un tout autre tableau, celui d'un pays que l'URSS n'avait pas osé envahir ...
L'agonie communiste avait commencé le 17 août 1980.
Je ne l'imaginais pas aussi courte. ... Je pouvais encore moins concevoir que ce mouvement ouvrier serait, au bout du compte, le triomphe de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan; mais, pour moi, la cause était entendue. Le communisme n'était plus sans retour.
... Haut de page

Un journaliste français témoigne de l'intérieur
Quand le communisme a chancelé

par Bernard Guetta

Il y a vingt-cinq ans naissait avec les accords de Gdansk le premier syndicat libre dans un pays du bloc soviétique. C'était le début de la fin d'un régime que l'on croyait à l'époque sans retour

[les chantiers navals ne se contentent pas d'une augmentation de salaire]
Aux pieds d'un Lénine en plâtre, Walesa ronfle. Il s'est écroulé de sommeil, épuisé par ces heures où, grimpant sur les grilles du chantier naval, il a pris la tête de la grève, haranguant ses camarades, gouailleur, énergique, multipliant les bons mots. Douze heures plus tôt, la direction avait proposé 1 500 zlotys d'augmentation mensuelle, le tiers du salaire moyen, en échange d'une reprise du travail.
Les délégués d'atelier avaient accepté.

Tout semblait fini mais, aux portes du chantier, les délégations des autres usines de la région protestaient: "Si vous reprenez, nous n'obtiendrons rien", avait lancé le représentant d'un dépôt de bus. Walesa l'avait approuvé et la base avait suivi ce moustachu, électro-mécanicien de 37 ans, catholique fervent et ancien des comités de grève de 1970, qui avait appelé, lui, à poursuivre le mouvement "jusqu'à la victoire de tous".

[De nouveaux cahiers de doléances]
Loin de finir, c'est à ce moment-là que tout avait commencé.
"Cent ans! Qu'il vive cent ans", avaient entonné les ouvriers, engoncés dans leurs vestes matelassées, casques vissés sur la tête, avant de projeter leur héros en l'air au rythme de ce vieux chant. Walesa allait bientôt devenir Sa Majesté Lech Walesa, emblème de la Pologne, futur Prix Nobel et tombeur du communisme, mais pour l'heure, il dormait, pendant que la première réunion du comité de grève régional élaborait sa liste de "revendications unitaires".
La scène dépasse l'imagination d'une époque où l'on croyait le communisme sans retour.
Dans cette nuit du 16 au 17 août 1980, totalement indifférents à Lénine et s'appuyant sur les conventions internationales signées par leur pays, donc sur la loi, une trentaine d'ouvriers polonais rédigent un cahier de doléances, tout aussi révolutionnaire que ceux de 1789 en France. Mains calleuses, droit sortis d'une toile réaliste socialiste, au cœur du plus grand des pays européens alliés de l'URSS, ils écrivent une nouvelle Déclaration des droits de l'homme.
J'étais là, arrivé la veille à Varsovie, accouru à Gdansk, seul journaliste à participer à cette réunion, et je croyais revoir le film à l'envers: retour à 1917, aux soviets, mais changement de scénario. Les mencheviques l'emportent, la révolution prolétarienne ne sera pas bolchevique mais démocratique.
A minuit, ils ont déjà acté le respect de la liberté d'expression, l'indépendance du pouvoir judiciaire, la suppression des privilèges de l'appareil du parti et, naturellement, la formation de syndicats libres. C'est un austère ingénieur, Andrzej Gwiazda, qui cite les conventions. Une conductrice de bus, matrone rousse à la flamme de Flora Tristan, pousse les feux. On progresse par consensus et, lorsqu'on en arrive aux élections pluralistes, dimanche avant l'aube, le 17 août, les membres du KOR - Comité de défense des ouvriers - échangent des regards affolés.
[présence d'une oposition politique tolérée de fait]
Trois ans plus tôt, ces jeunes intellectuels ont arraché au pouvoir l'amnistie des émeutiers de Radom et d'Ursus
, d'autres ouvriers qui avaient débrayé pour la même raison que ceux de Gdansk: une augmentation du prix de la viande. Depuis, l'opposition a pignon sur rue, traquée, harcelée mais, en fait, tolérée, car son prestige est si grand et le pouvoir si faible qu'elle a imposé un rapport de forces au parti.
Communisme ou pas, il y a alors une vie politique en Pologne, fruit des premières concessions du régime après les manifestations de 1956 à Poznan, de la puissance que l'Eglise avait recouvrée à la faveur de cet "Octobre polonais", des manifestations étudiantes de 1968, des révoltes ouvrières de 1970 et 1976 et de l'élection, bien sûr, de Jean-Paul II.
En cet été 1980, tous les courants de l'opposition savent que cette nouvelle grève, rampante depuis cinq semaines et désormais montante dans tout le pays, peut permettre de nouveaux progrès, mais qu'il faut savoir ne pas aller trop loin.

Les élections libres, c'est trop.
"C'est du maximalisme! Si le parti cédait sur les élections, Moscou interviendrait", s'exclame un oppositionnel en agitant le spectre de Budapest, de l'écrasement de l'insurrection hongroise par l'Armée rouge. "Il faut leur permettre de sauver la face", poursuit-il. Attentifs, les délégués ne sont pas convaincus: "On leur laisse une porte de sortie, puisqu'on les laisse gouverner", rétorque la conductrice de bus. L'argument porte. La salle est pour elle. C'est l'aspiration du pays, dit-on. Pourquoi ne pas réclamer ce que chacun veut? Désemparés, les oppositionnels secouent Walesa, le réveillent.
"Pas tout tout de suite!" dit-il, les yeux bouffis.
Mais ce n'est qu'au petit matin qu'il finit par obtenir le remplacement du pluralisme électoral par la libération des prisonniers politiques. Le premier syndicat libre du monde communiste vient de naître. En quelques jours, la grève s'étend à tout le pays. Solidarnosc va compter 10 millions de membres. Le régime est échec et mat, et le 31 août, il y a vingt-cinq ans, le bureau politique cède sur toute la ligne.

[seize mois pour éviter un dérapage]

"J'accepte, je signe", dit à chaque revendication le vice-Premier ministre, venu négocier au chantier. Mais cette bataille aux pieds de Lénine, cette tension de l'accouchement entre les têtes de l'opposition et la base ouvrière durera seize mois, jusqu'au coup d'Etat du général Jaruzelski.
Seize mois durant, cette lutte se répétera de semaine en semaine entre des ouvriers très majoritairement arrivés à l'âge adulte après la déstalinisation, qui n'ont pas vraiment peur d'un pouvoir dont ils vivent la faillite, qui veulent que cela change car cela doit changer, et des militants et des universitaires, devenus conseillers politiques de Walesa, qui voient, eux, le monde paniquer.
Heure par heure, toutes les capitales les supplient de ne pas aller trop loin et les alertent sur les mouvements de troupes soviétiques. Président d'un syndicat, Walesa passera seize mois à arrêter et non pas à lancer des grèves, à canaliser la colère qui éclate, systématiquement, chaque fois que le pouvoir tente de reprendre la main. L'histoire de Solidarnosc est celle d'un camion de pompiers ambulants, sillonnant le pays pour éteindre les incendies politiques, mais si Walesa finit toujours par se faire entendre, à faire triompher la raison comme il l'avait fait dans cette nuit du 16 au 17 août, c'est que cette insurrection ouvrière est en même temps une insurrection nationale - la poursuite de l'interminable et héroïque bataille polonaise pour l'indépendance.

[Le sens de la responsabilité nationale]
Ce n'est pas seulement que même les plus radicaux des syndiqués savent jusqu'où il ne faut pas aller - au point où le Kremlin aurait encore plus à perdre à ne pas intervenir qu'à intervenir - qu'il faut "s'autolimiter", comme disent les militants du KOR. C'est aussi que, mi-syndicat mi-mouvement national, Solidarnosc a une haute conscience des intérêts supérieurs de la patrie, d'un pays qu'il veut moderne, efficace, prospère et pesant son poids dans le monde.
Le seul point sur lequel les grévistes transigeront le 31 août porte sur l'augmentation des salaires. Auraient-ils insisté, le pouvoir aurait accepté, mais, quand Walesa lance, toujours devant Lénine, toujours dans cette grande salle de conférence du chantier: "On ne peut pas imprimer de billets s'il n'y a pas d'argent en caisse", personne ne proteste.
Bien avant sa légalisation, ce syndicat s'est senti dépositaire du destin polonais.
Neutralité ou autonomie de la Pologne au sein du bloc soviétique, le rêve qui l'animait était un modus vivendi avec le Kremlin, non pas l'écroulement soviétique mais la reconnaissance d'une exception polonaise dans le partage du monde.
Bien avant la signature des accords, Walesa martelait qu'il fallait faire de la Pologne un "nouveau Japon", et c'est ce désir historique qui explique ce qu'est devenu le pays après la chute du Mur, la vitesse et l'enthousiasme avec lesquels il s'est lancé dans le libéralisme et la "thérapie de choc" économique, son admiration pour les Etats-Unis et sa condescendance envers les syndicats et les gauches de la vieille Europe.
Asservie, divisée depuis tant de siècles par tous ses voisins, la Pologne de 1980 voulait renaître
, redevenir la puissance qu'elle avait été et tout semblait lui en donner la capacité. Tout confortait cette ambition: la fusion de ses identités nationale et religieuse comme la longue résistance à ses oppresseurs successifs; la subtilité d'une élite intellectuelle forgée par les universalismes catholique, juif et communiste comme la tragique expérience qu'elle fit des deux totalitarismes; cette rencontre unique entre les forces d'un mouvement ouvrier et d'un élan national comme ce hasard qui fit naître Solidarnosc quand Brejnev se mourait et que l'URSS s'empêtrait dans l'aventure afghane.

[face à la répression]
L'Histoire s'est écrite à Gdansk. Elle fut noble, haletante, magnifique. Je n'ai à peu près pas dormi pendant seize mois et, le jour de la proclamation de l'état de guerre, après avoir vu arrêter tous mes amis dans la nuit, après avoir tenté de faire échapper Bronislaw Geremek à la rafle, j'étais encore au chantier, pleurant comme un enfant perdu avec Anna Walentynowicz, toute petite et si grande dame de cette épopée.
Pour le monde libre, la page était tournée.
Vu de l'Ouest, la normalisation allait immanquablement triompher
, comme toujours. Mais, de Varsovie quadrillée, de ce pays soudain coupé du monde comme Gdansk l'avait été pendant la grève, je voyais un tout autre tableau, celui d'un pays que l'URSS n'avait pas osé envahir, celui d'un parti si gangrené par la contestation que le système lui avait préféré l'armée pour rétablir l'ordre - le tableau d'un communisme aux abois qui devait recourir, pour se survivre, à la banalité d'une dictature militaire.
L'agonie communiste avait commencé le 17 août 1980.
Je ne l'imaginais pas aussi courte
. J'envisageais une longue série de crises. Je ne me doutais certainement pas que le coup de grâce serait donné, du Kremlin, par un réformateur soviétique qui a préféré démissionner plutôt que suivre l'exemple de Jaruzelski. Je pouvais encore moins concevoir que ce mouvement ouvrier serait, au bout du compte, le triomphe de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan; mais, pour moi, la cause était entendue. Le communisme n'était plus sans retour.
... Haut de page