RELIGION
En contrepoint au 25e anniversaire du mouvement de dissidence polonais
L'expérience de Solidarnosc et la pensée chrétienne
Le Figaro publie en exclusivité des extraits de la conférence
prononcée hier à Varsovie par le cardinal Jean-Marie Lustiger
pour le 25e anniversaire de Solidarnosc.
PAR LE CARDINAL JEAN-MARIE LUSTIGER *
[30 août 2005]
[Solidarité remet en cause
les idées reçues sur le marxisme.]
En ce temps-là, il y avait l'Est, le rideau de fer et l'Ouest. L'Empire
soviétique nous paraissait aussi immuable que l'Egypte des Pharaons.
Aussi les premiers événements de Gdansk nous remplirent-ils
de stupéfaction admirative et aussi de crainte devant les risques
de répression. Mais, très vite, quelque chose de neuf apparut.
D'abord, le démenti éclatant donné à l'idéologie
marxiste : les ouvriers exigeaient du régime communiste le respect
de la justice et de la démocratie. Ensuite, le surgissement d'un
mouvement populaire original où se retrouvaient intellectuels et
syndicalistes ouvriers. Enfin, la foi catholique du peuple polonais et sa
fidélité à son histoire donnaient à ce mouvement
sa force irrépressible.
Tout cela formait un tableau totalement déconcertant pour les préjugés
répandus en Occident, au sujet de la question ouvrière, de
la lutte des classes, du régime soviétique, de la religion
"opium du peuple", etc. Solidarnosc faisait voler en éclats
les idées toutes faites. Il est vrai que l'élection du pape
Jean-Paul II en 1978 et son premier voyage en Pologne en juin 1979 avaient
fait bouger le regard que nous portions lorsqu'en février 1980 éclata
la première grève des Chantiers de Gdansk. Sans ce Pape, sans
la force de sa parole et de sa présence, Solidarnosc n'aurait pas
été possible.
[Solidarité
révèle que le marxisme plaque son idée du monde sur
le réel.]
Aujourd'hui, il m'apparaît clairement que l'importance de Solidarnosc
ne se mesure pas seulement à son rôle historique dans l'écroulement
du système soviétique. Il y a dans l'expérience de
Solidarnosc plus qu'une révolte populaire et nationale contre la
tyrannie étrangère ou la critique de l'idéologie
marxiste-léniniste. Ce "plus" fait de Solidarnosc une
expérience historique inappréciable dont l'intérêt
théorique et pratique dépasse largement les circonstances
de son apparition.
· L'impensé du marxisme-léninisme
L'expérience de Solidarnosc est née au sein du peuple polonais
comme sa réponse vitale à la longue oppression soviétique.
En effet, le marxisme-léninisme omet de prendre en compte, ou plutôt
ne peut pas prendre en compte, dans son analyse sociale comme dans sa
pratique, la réalité fondamentale de la condition humaine,
parce qu'il ne la voit pas et ne peut pas la voir. Voulant s'ériger
en science matérialiste de l'histoire, il doit d'abord construire
son objet pour déterminer les lois qui le régissent. Cette
opération produit un artefact qui se substitue à la réalité
de la vie des hommes. Cette soi-disant "science" peut alors
fonctionner comme praxis, mais dans les limites strictes de ce qu'elle
a retenu et surtout omis pour construire son objet. S'appliquant au réel
complexe et riche des sociétés humaines, elle lui fait violence.
L'expérience de Solidarnosc dévoile la réalité
que le marxisme-léninisme ignore ou réinterprète.
Cette réalité, je la nomme "l'impensé"
du marxisme-léninisme. Certes, Solidarnosc répond au marxisme-léninisme
et en un certain sens le réfute. Mais cette réfutation n'opère
qu'à condition de mettre en pleine lumière le réel
de l'expérience humaine que le marxisme ignore en raison de sa
nature idéologique. Le marxisme revendiquait pour lui-même
le monopole de la rationalité politique ; l'expérience de
Solidarnosc en dévoilant cette réalité méconnue,
non vue, "non pensée" fait voler en éclats l'édifice
de l'idéologie marxiste.
· La réalité dévoilée
par Solidarnosc : [l'expérience phénoménologique
de la vie humaine pensée et articulée à un programme
de vie.]
Le peuple polonais, asservi par un régime policier, a d'abord vécu
la solidarité avant que celle-ci ne devienne une organisation.
La foi et la prière d'un peuple de croyants ont formé le
terreau de la culture et de l'histoire de la Pologne. Il faut en mesurer
la force, non d'abord comme une arme de guerre contre le régime,
mais comme la mémoire du réel et le réel de la mémoire
qui nourrissent la conscience d'un peuple. Encore fallait-il que cette
solidarité vécue soit pensée, articulée en
programme de vie, d'espérance, d'action. C'est ce que firent, avec
les ouvriers, les intellectuels du mouvement.
L'expérience de la solidarité est au coeur de la vie humaine.
Elle situe chaque personne dans sa capacité de relation à
autrui. Elle met immédiatement en jeu l'instance fondamentale de
la conscience. C'est toute une anthropologie que dessine ainsi la réflexion
d'un peuple opprimé dans les domaines fondamentaux de la vie personnelle
et sociale. Le travail était au centre de l'idéologie officielle
; les travailleurs, en revendiquant leur dignité, se réaffirmaient
comme des hommes réels et non des producteurs. Ainsi, c'est l'homme
réel qui est mis au centre de l'entreprise politique.
Pour que naisse Solidarnosc, il a fallu la conjonction de la pensée
et de l'action. Des intellectuels ont su penser rationnellement cette
expérience. Bien plus, ils ont su donner une expression populaire
à ce que vivait et espérait alors le peuple polonais. Le
mot "Solidarnosc" en a été le magnifique symbole.
Remarquons l'importance de la phénoménologie qui permet
d'explorer le réel en échappant au carcan dans lequel l'enserre
la dialectique hégélienne de Marx. On peut reconnaître
cette démarche phénoménologique dans les discours
du Pape lors de ses voyages en Pologne, tout comme dans le petit livre
du père Josef Tischner, diffusé clandestinement sous le
titre de Spotkania. Cet écrit a été l'un des outils
de la prise de conscience provoquée par Solidarnosc. Quant à
l'action, il suffit d'évoquer ici le rôle décisif
des événements de Gdansk et le leadership de Lech Walesa.
· Ethique, politique, religion
[L'enracinement chrétien de Solidarité permet d'affirmer
dignité humaine qui rend possible la liberté avec des hommes
d'autres opinions.]
Au fur et à mesure qu'apparaissent l'humanité dans la réalité
sociale et ses enjeux, une tout autre manière d'agir est tracée
: celle de "l'éthique" de Solidarnosc qui se veut une
"éthique de la conscience" capable de créer des
relations respectueuses avec autrui, de s'organiser à l'horizon
d'un système démocratique. La revendication de liberté
suppose l'acceptation des différences et de la diversité
des opinions. Pour autant, la source religieuse et chrétienne de
l'expérience de Solidarnosc est clairement reconnue, précisément
parce qu'elle atteste le fondement indestructible de la dignité
humaine. Ainsi, ceux qui ne partagent pas la foi des chrétiens
peuvent-ils, avec eux, affirmer cette dignité et se reconnaître
fraternellement dans le même combat pour la liberté. L'idéologie,
quant à elle, nivelle les différences et ne peut créer
l'unité que par la contrainte, voire la peur. Ceci fait aussi partie
de l'expérience de Solidarnosc.
Le rôle majeur qu'y a joué l'Eglise catholique ne peut être
compris comme une rencontre tactique. L'Eglise, le pape Jean-Paul II en
tête, a su mobiliser au service de la dignité humaine le
trésor spirituel reçu du Rédempteur des hommes. Il
a donc fallu, pour que Solidarnosc soit possible, à la fois cette
conjonction historique d'un peuple et de sa foi, d'une histoire, d'une
mémoire, avec ses drames et ses chances, et une période
de crise aiguë qui, comme une grande tempête, met à
nu le fond de la mer et fait apparaître ce qui était englouti.
Si, dans les débuts de Solidarnosc, il suffisait pour agir de faire
appel à "l'éthique de solidarité", il fallait,
pour la suite, redimensionner l'ambition totalitaire de la politique.
Il fallait aussi que l'éthique de solidarité inspire les
choix politiques et apprenne à gérer le possible. Il fallait
que le peuple lui-même sorte de la passivité inculquée
par un régime totalitaire et apprenne à tirer les conséquences
sociales de la responsabilité de chacun ...
· La solidarité, une
espérance ? [La dignité humaine oubliée devrait aussi
être retrouvées dans les débats sur l'Europe ou la
mondialisation.]
Aujourd'hui, à l'ère de la globalisation, le même
danger existe de méconnaître le réel de la condition
humaine et de sa dignité, au bénéfice des nouvelles
idéologies régnantes. Là aussi il y a un chemin très
étroit entre la critique de la situation actuelle, la mise au jour
de l'impensé et son expression positive et articulée. N'est-ce
pas ce que montrent les débats actuels sur l'avenir de l'Europe
? Dans l'opinion mondiale aussi, l'aspect polémique commence à
être largement répandu en termes de révolte et de
rapport de force. On l'a vu par exemple lors du Forum social mondial.
Mais la polémique ne fait pas sortir d'une problématique.
Elle l'antagonise, sans permettre de ressaisir la réalité
méconnue ou blessée.
Il faudrait donc à nouveau faire réapparaître dans
la conscience commune cet impensé de la réalité de
l'homme. Jean-Paul II a ouvert et poursuivi ce chemin. Dans le deuil mondial
de sa mort, j'ai entendu comme l'écho d'une prise de conscience
par les peuples d'un message sur la dignité de l'homme et sur son
avenir. Jean-Paul II a éveillé une grande espérance
dans le coeur de beaucoup, en faisant le tour de la terre, en rassemblant
des foules avec, au milieu d'elles, l'Eglise pour rendre témoignage
à la vérité.
Ne voyons-nous pas ici l'éveil d'une conscience de la solidarité
mondiale qui repose sur la conscience éthique de tout homme et
de tout peuple ? Touchant l'avenir de l'homme et de l'humanité,
c'est bien ce qui a été énoncé par le Concile
Vatican II qui puise dans le Christ l'affirmation de la pleine vocation
de l'homme et de sa dignité. Alors que le raisonnement économique
et financier tend à dominer partout, comment faire entrer cette
réalité impensée, et pourtant pensable, dans l'arbitrage
des moyens et des fins, des priorités véritables, des choix
nécessaires, et donc des sacrifices nécessaires ? C'est
le défi d'aujourd'hui. Cette tâche difficile relève
non seulement d'une réflexion théorique, mais aussi du savoir-agir,
de la sagesse, et aussi des circonstances historiques. Faut-il redouter
que les contradictions de ce début de millénaire aboutissent
à une crise dramatique ? Puisse alors le tsunami social qu'elle
risque de produire être celui de la solidarité.
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|
Un
journaliste français témoigne de son expérience auprès
de Solidarnosc
[les chantiers navals ne se contentent
pas d'une augmentation de salaire]
... la direction avait proposé 1 500 zlotys d'augmentation mensuelle,
le tiers du salaire moyen, en échange d'une reprise du travail.
Les délégués d'atelier avaient accepté. ...
les délégations des autres usines de la région protestaient:
"Si vous reprenez, nous n'obtiendrons rien", ... Walesa l'avait
approuvé et la base avait suivi ce moustachu, électro-mécanicien
de 37 ans, catholique fervent et ancien des comités de grève
de 1970, qui avait appelé, lui, à poursuivre le mouvement
"jusqu'à la victoire de tous".
[De nouveaux cahiers de doléances]
... la première réunion du comité de grève régional
élaborait sa liste de "revendications unitaires". ...
Dans cette nuit du 16 au 17 août 1980, totalement indifférents
à Lénine et s'appuyant sur les conventions internationales
signées par leur pays, donc sur la loi, une trentaine d'ouvriers
polonais rédigent un cahier de doléances, tout aussi révolutionnaire
que ceux de 1789 en France. ...
J'étais là, arrivé la veille à Varsovie, accouru
à Gdansk, seul journaliste à participer à cette réunion,
et je croyais revoir le film à l'envers: retour à 1917, ...
A minuit, ils ont déjà acté le respect de la liberté
d'expression, l'indépendance du pouvoir judiciaire, la suppression
des privilèges de l'appareil du parti et, naturellement, la formation
de syndicats libres. ... On progresse par consensus et, lorsqu'on en arrive
aux élections pluralistes, dimanche avant l'aube, le 17 août,
les membres du KOR - Comité de défense des ouvriers - échangent
des regards affolés.
[présence d'une oposition politique tolérée de fait]
Trois ans plus tôt, ces jeunes intellectuels ont arraché au
pouvoir l'amnistie des émeutiers de Radom et d'Ursus, ... il y a
alors une vie politique en Pologne, fruit des premières concessions
du régime après les manifestations de 1956 à Poznan,
de la puissance que l'Eglise avait recouvrée à la faveur de
cet "Octobre polonais", des manifestations étudiantes de
1968, des révoltes ouvrières de 1970 et 1976 et de l'élection,
bien sûr, de Jean-Paul II. ...
Les élections libres, c'est trop.
... C'est l'aspiration du pays, dit-on. Pourquoi ne pas réclamer
ce que chacun veut? Désemparés, les oppositionnels secouent
Walesa, le réveillent.
"Pas tout tout de suite!" dit-il, les yeux bouffis. ... Le premier
syndicat libre du monde communiste vient de naître. En quelques jours,
la grève s'étend à tout le pays. Solidarnosc va compter
10 millions de membres. Le régime est échec et mat, et le
31 août, il y a vingt-cinq ans, le bureau politique cède sur
toute la ligne.
... Président d'un syndicat, Walesa passera seize mois à arrêter
et non pas à lancer des grèves, à canaliser la colère
qui éclate, systématiquement, chaque fois que le pouvoir tente
de reprendre la main. ...
[Le sens de la responsabilité
nationale]
... il faut "s'autolimiter", comme disent les militants du KOR.
C'est aussi que, mi-syndicat mi-mouvement national, Solidarnosc a une haute
conscience des intérêts supérieurs de la patrie, d'un
pays qu'il veut moderne, efficace, prospère et pesant son poids dans
le monde.
Le seul point sur lequel les grévistes transigeront le 31 août
porte sur l'augmentation des salaires. ... Walesa lance, toujours devant
Lénine, toujours dans cette grande salle de conférence du
chantier: "On ne peut pas imprimer de billets s'il n'y a pas d'argent
en caisse", personne ne proteste.
Bien avant sa légalisation, ce syndicat s'est senti dépositaire
du destin polonais. ...
Bien avant la signature des accords, Walesa martelait qu'il fallait faire
de la Pologne un "nouveau Japon", et c'est ce désir historique
qui explique ce qu'est devenu le pays après la chute du Mur, la vitesse
et l'enthousiasme avec lesquels il s'est lancé dans le libéralisme
et la "thérapie de choc" économique, son admiration
pour les Etats-Unis et sa condescendance envers les syndicats et les gauches
de la vieille Europe.
Asservie, divisée depuis tant de siècles par tous ses voisins,
la Pologne de 1980 voulait renaître, ... Tout confortait cette ambition:
la fusion de ses identités nationale et religieuse comme la longue
résistance à ses oppresseurs successifs; la subtilité
d'une élite intellectuelle forgée par les universalismes catholique,
juif et communiste comme la tragique expérience qu'elle fit des deux
totalitarismes ...
[la
répression, signe annonciateur de la fin du communisme]
... le jour de la proclamation de l'état de guerre, après
avoir vu arrêter tous mes amis dans la nuit, après avoir
tenté de faire échapper Bronislaw Geremek à la rafle,
j'étais encore au chantier ... Pour le monde libre, la page était
tournée.
Vu de l'Ouest, la normalisation allait immanquablement triompher. ...
Mais, de Varsovie quadrillée, ... je voyais un tout autre tableau,
celui d'un pays que l'URSS n'avait pas osé envahir ...
L'agonie communiste avait commencé le 17 août 1980.
Je ne l'imaginais pas aussi courte. ... Je pouvais encore moins concevoir
que ce mouvement ouvrier serait, au bout du compte, le triomphe de Margaret
Thatcher et de Ronald Reagan; mais, pour moi, la cause était entendue.
Le communisme n'était plus sans retour.
... Haut de page
|
Un
journaliste français témoigne de l'intérieur
Quand le communisme a chancelé
par Bernard Guetta
Il y a vingt-cinq ans naissait avec les
accords de Gdansk le premier syndicat libre dans un pays du bloc soviétique.
C'était le début de la fin d'un régime que l'on croyait
à l'époque sans retour
[les chantiers navals ne se contentent
pas d'une augmentation de salaire]
Aux pieds d'un Lénine en plâtre, Walesa ronfle. Il s'est
écroulé de sommeil, épuisé par ces heures
où, grimpant sur les grilles du chantier naval, il a pris la tête
de la grève, haranguant ses camarades, gouailleur, énergique,
multipliant les bons mots. Douze heures plus tôt, la direction
avait proposé 1 500 zlotys d'augmentation mensuelle, le tiers du
salaire moyen, en échange d'une reprise du travail.
Les délégués d'atelier avaient accepté.
Tout semblait fini mais, aux portes du chantier, les délégations
des autres usines de la région protestaient: "Si vous reprenez,
nous n'obtiendrons rien", avait lancé le représentant
d'un dépôt de bus. Walesa l'avait approuvé et la
base avait suivi ce moustachu, électro-mécanicien de 37
ans, catholique fervent et ancien des comités de grève de
1970, qui avait appelé, lui, à poursuivre le mouvement "jusqu'à
la victoire de tous".
[De nouveaux cahiers de doléances]
Loin de finir, c'est à ce moment-là que tout avait commencé.
"Cent ans! Qu'il vive cent ans", avaient entonné les
ouvriers, engoncés dans leurs vestes matelassées, casques
vissés sur la tête, avant de projeter leur héros en
l'air au rythme de ce vieux chant. Walesa allait bientôt devenir
Sa Majesté Lech Walesa, emblème de la Pologne, futur Prix
Nobel et tombeur du communisme, mais pour l'heure, il dormait, pendant
que la première réunion du comité de grève
régional élaborait sa liste de "revendications unitaires".
La scène dépasse l'imagination d'une époque où
l'on croyait le communisme sans retour.
Dans cette nuit du 16 au 17 août 1980, totalement indifférents
à Lénine et s'appuyant sur les conventions internationales
signées par leur pays, donc sur la loi, une trentaine d'ouvriers
polonais rédigent un cahier de doléances, tout aussi révolutionnaire
que ceux de 1789 en France. Mains calleuses, droit sortis d'une toile
réaliste socialiste, au cur du plus grand des pays européens
alliés de l'URSS, ils écrivent une nouvelle Déclaration
des droits de l'homme.
J'étais là, arrivé la veille à Varsovie,
accouru à Gdansk, seul journaliste à participer à
cette réunion, et je croyais revoir le film à l'envers:
retour à 1917, aux soviets, mais changement de scénario.
Les mencheviques l'emportent, la révolution prolétarienne
ne sera pas bolchevique mais démocratique.
A minuit, ils ont déjà acté le respect de la liberté
d'expression, l'indépendance du pouvoir judiciaire, la suppression
des privilèges de l'appareil du parti et, naturellement, la formation
de syndicats libres. C'est un austère ingénieur, Andrzej
Gwiazda, qui cite les conventions. Une conductrice de bus, matrone rousse
à la flamme de Flora Tristan, pousse les feux. On progresse
par consensus et, lorsqu'on en arrive aux élections pluralistes,
dimanche avant l'aube, le 17 août, les membres du KOR - Comité
de défense des ouvriers - échangent des regards affolés.
[présence d'une oposition politique tolérée de
fait]
Trois ans plus tôt, ces jeunes intellectuels ont arraché
au pouvoir l'amnistie des émeutiers de Radom et d'Ursus, d'autres
ouvriers qui avaient débrayé pour la même raison que
ceux de Gdansk: une augmentation du prix de la viande. Depuis, l'opposition
a pignon sur rue, traquée, harcelée mais, en fait, tolérée,
car son prestige est si grand et le pouvoir si faible qu'elle a imposé
un rapport de forces au parti.
Communisme ou pas, il y a alors une vie politique en Pologne, fruit
des premières concessions du régime après les manifestations
de 1956 à Poznan, de la puissance que l'Eglise avait recouvrée
à la faveur de cet "Octobre polonais", des manifestations
étudiantes de 1968, des révoltes ouvrières de 1970
et 1976 et de l'élection, bien sûr, de Jean-Paul II.
En cet été 1980, tous les courants de l'opposition savent
que cette nouvelle grève, rampante depuis cinq semaines et désormais
montante dans tout le pays, peut permettre de nouveaux progrès,
mais qu'il faut savoir ne pas aller trop loin.
Les élections libres, c'est trop.
"C'est du maximalisme! Si le parti cédait sur les élections,
Moscou interviendrait", s'exclame un oppositionnel en agitant le
spectre de Budapest, de l'écrasement de l'insurrection hongroise
par l'Armée rouge. "Il faut leur permettre de sauver la face",
poursuit-il. Attentifs, les délégués ne sont pas
convaincus: "On leur laisse une porte de sortie, puisqu'on les laisse
gouverner", rétorque la conductrice de bus. L'argument porte.
La salle est pour elle. C'est l'aspiration du pays, dit-on. Pourquoi
ne pas réclamer ce que chacun veut? Désemparés, les
oppositionnels secouent Walesa, le réveillent.
"Pas tout tout de suite!" dit-il, les yeux bouffis. Mais
ce n'est qu'au petit matin qu'il finit par obtenir le remplacement du
pluralisme électoral par la libération des prisonniers politiques.
Le premier syndicat libre du monde communiste vient de naître.
En quelques jours, la grève s'étend à tout le pays.
Solidarnosc va compter 10 millions de membres. Le régime est échec
et mat, et le 31 août, il y a vingt-cinq ans, le bureau politique
cède sur toute la ligne.
[seize mois pour éviter un dérapage]
"J'accepte, je signe", dit à chaque revendication le
vice-Premier ministre, venu négocier au chantier. Mais cette bataille
aux pieds de Lénine, cette tension de l'accouchement entre les
têtes de l'opposition et la base ouvrière durera seize mois,
jusqu'au coup d'Etat du général Jaruzelski.
Seize mois durant, cette lutte se répétera de semaine en
semaine entre des ouvriers très majoritairement arrivés
à l'âge adulte après la déstalinisation, qui
n'ont pas vraiment peur d'un pouvoir dont ils vivent la faillite, qui
veulent que cela change car cela doit changer, et des militants et des
universitaires, devenus conseillers politiques de Walesa, qui voient,
eux, le monde paniquer.
Heure par heure, toutes les capitales les supplient de ne pas aller trop
loin et les alertent sur les mouvements de troupes soviétiques.
Président d'un syndicat, Walesa passera seize mois à
arrêter et non pas à lancer des grèves, à canaliser
la colère qui éclate, systématiquement, chaque fois
que le pouvoir tente de reprendre la main. L'histoire de Solidarnosc
est celle d'un camion de pompiers ambulants, sillonnant le pays pour éteindre
les incendies politiques, mais si Walesa finit toujours par se faire entendre,
à faire triompher la raison comme il l'avait fait dans cette nuit
du 16 au 17 août, c'est que cette insurrection ouvrière est
en même temps une insurrection nationale - la poursuite de l'interminable
et héroïque bataille polonaise pour l'indépendance.
[Le sens de la responsabilité nationale]
Ce n'est pas seulement que même les plus radicaux des syndiqués
savent jusqu'où il ne faut pas aller - au point où le Kremlin
aurait encore plus à perdre à ne pas intervenir qu'à
intervenir - qu'il faut "s'autolimiter", comme disent les
militants du KOR. C'est aussi que, mi-syndicat mi-mouvement national,
Solidarnosc a une haute conscience des intérêts supérieurs
de la patrie, d'un pays qu'il veut moderne, efficace, prospère
et pesant son poids dans le monde.
Le seul point sur lequel les grévistes transigeront le 31
août porte sur l'augmentation des salaires. Auraient-ils insisté,
le pouvoir aurait accepté, mais, quand Walesa lance, toujours
devant Lénine, toujours dans cette grande salle de conférence
du chantier: "On ne peut pas imprimer de billets s'il n'y a pas d'argent
en caisse", personne ne proteste.
Bien avant sa légalisation, ce syndicat s'est senti dépositaire
du destin polonais. Neutralité ou autonomie de la Pologne au
sein du bloc soviétique, le rêve qui l'animait était
un modus vivendi avec le Kremlin, non pas l'écroulement soviétique
mais la reconnaissance d'une exception polonaise dans le partage du monde.
Bien avant la signature des accords, Walesa martelait qu'il fallait
faire de la Pologne un "nouveau Japon", et c'est ce désir
historique qui explique ce qu'est devenu le pays après la chute
du Mur, la vitesse et l'enthousiasme avec lesquels il s'est lancé
dans le libéralisme et la "thérapie de choc" économique,
son admiration pour les Etats-Unis et sa condescendance envers les syndicats
et les gauches de la vieille Europe.
Asservie, divisée depuis tant de siècles par tous ses voisins,
la Pologne de 1980 voulait renaître, redevenir la puissance
qu'elle avait été et tout semblait lui en donner la capacité.
Tout confortait cette ambition: la fusion de ses identités nationale
et religieuse comme la longue résistance à ses oppresseurs
successifs; la subtilité d'une élite intellectuelle forgée
par les universalismes catholique, juif et communiste comme la tragique
expérience qu'elle fit des deux totalitarismes; cette rencontre
unique entre les forces d'un mouvement ouvrier et d'un élan national
comme ce hasard qui fit naître Solidarnosc quand Brejnev se mourait
et que l'URSS s'empêtrait dans l'aventure afghane.
[face à la répression]
L'Histoire s'est écrite à Gdansk. Elle fut noble, haletante,
magnifique. Je n'ai à peu près pas dormi pendant seize mois
et, le jour de la proclamation de l'état de guerre, après
avoir vu arrêter tous mes amis dans la nuit, après avoir
tenté de faire échapper Bronislaw Geremek à la rafle,
j'étais encore au chantier, pleurant comme un enfant perdu
avec Anna Walentynowicz, toute petite et si grande dame de cette épopée.
Pour le monde libre, la page était tournée.
Vu de l'Ouest, la normalisation allait immanquablement triompher,
comme toujours. Mais, de Varsovie quadrillée, de ce pays
soudain coupé du monde comme Gdansk l'avait été pendant
la grève, je voyais un tout autre tableau, celui d'un pays que
l'URSS n'avait pas osé envahir, celui d'un parti si gangrené
par la contestation que le système lui avait préféré
l'armée pour rétablir l'ordre - le tableau d'un communisme
aux abois qui devait recourir, pour se survivre, à la banalité
d'une dictature militaire.
L'agonie communiste avait commencé le 17 août 1980.
Je ne l'imaginais pas aussi courte. J'envisageais une longue série
de crises. Je ne me doutais certainement pas que le coup de grâce
serait donné, du Kremlin, par un réformateur soviétique
qui a préféré démissionner plutôt que
suivre l'exemple de Jaruzelski. Je pouvais encore moins concevoir que
ce mouvement ouvrier serait, au bout du compte, le triomphe de Margaret
Thatcher et de Ronald Reagan; mais, pour moi, la cause était entendue.
Le communisme n'était plus sans retour.
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