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les différences culturelles et notre rapport avec les héritages
du passé Rémi Brague : Du danger de nier l'héritage du passé pour contruire l'Europe comme un pur projet de la volonté Philippe Nemo : Le dialogue entre civilisations est rendu difficile par les différences de sens des mots et de valeurs fondamentales. Huntington, le choc des civilisations : la mondialisation et la démocratie favorisent le retour aux valeurs indigènes contre l'occident |
| Rémi
Brague : Du danger de nier l'héritage du passé pour contruire
l'Europe comme un pur projet de la volonté "Je me demande en revanche si nous ne devrions pas, justement, vouloir un peu moins cette Europe. Certes, elle est un bien. Mais la bonne façon d'avoir rapport à ce bien est-elle de le vouloir? L'Europe peut-elle être quelque chose que l'on veut, un objet de la volonté? D'habitude, ce que nous voulons, c'est ce qui n'existe pas encore. Or, l'Europe existe déjà depuis des siècles. Bien sûr, l'Union européenne est récente. Mais elle doit l'adjectif qui la définit à une réalité bien plus ancienne, qui existe dans la géographie, dans l'histoire, dans la culture, et surtout dans la conscience des Européens et de leurs voisins. Cette façon de voir est en ce moment, dans certains milieux, un objet de méfiance, voire de haine. On exorcise l'idée même de se demander "ce que c'est" que l'Europe. Je sais bien que chercher l' "essence" d'une réalité historique et géographique pose de délicats problèmes de méthode. Mais pour beaucoup, la question n'est pas seulement difficile: elle est honteuse, voire politiquement incorrecte. Un mot résume le dégoût ou la désapprobation distinguée qu'elle suscite : "essentialisme". On lui oppose une façon de voir "constructiviste", mot qui sonne bien, car on y entend "constructif". On voudrait que l'Europe ne soit rien d'autre que ce que ses citoyens voudront qu'elle soit, ou, soyons francs, ce que voudront ceux qui sont à même de faire l'Europe, par leur pouvoir économique, politique, médiatique. Ainsi, ces décideurs veulent lui faire englober des pays que, dans le passé, ni leurs voisins, ni même leurs propres habitants, ne percevaient comme européens. Ou encore utiliser le détour par Bruxelles pour faire passer des lois destinées à entériner des "expériences de vie"(J.S.Mill) jusqu'alors inédites. L'Europe est le continent qui a connu une modernité, le lieu où a été formulé et risqué le projet moderne. Je n'entends pas par là les Temps Modernes, et leurs réalisations positives, qui sont massives et évidentes. Je veux parler de la façon dont la modernité en est venue à se comprendre elle-même, à partir du XVIIè siècle, et chez les plus lucides de ses représentants, comme n'étant justement rien d'autre qu'un projet, un essai, une expérience, une tentative etc. Un projet est un modèle de vérité dans lequel le vrai n'est pas donné d'emblée, mais en attente, dans un déséquilibre constant qui fait avancer, voire qui condamne à le faire. Le passé ne peut plus être que le lest du faux. Il faut donc rompre avec lui pour construire à partir d'une table rase. Or donc, je crains que l'édification de l'Union européenne ne devienne la dernière tentative de réaliser le rêve d'une pure construction de la volonté, et cette Europe-là, l'endroit où le projet moderne pourrait se déployer sans rien qui le contrebalance. Que la construction européenne soit un projet, cela ne revient pas simplement à "notre avenir est entre nos mains", banalité vraie de tout homme libre, depuis toujours. N'y voir qu'un projet, c'est refuser que son avenir soit celui de notre passé. C'est donc refuser que ce soit notre avenir. Ce n'est pas la première fois que l'on essaie de construire sur le déni volontariste du passé. Deux pays européens ont été fondés sur une telle tentative. La Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, créées à l'issue de la Grande Guerre, prétendaient faire vivre ensemble des peuples aux passés différents: ils avaient appartenu à des empires différents, étaient de religion différente, avaient parfois, derrière la proximité des dialectes, des alphabets différents. On a volu "oublier" tout cela, là aussi au profit d'un "projet commun". Le passé refoulé a fait le retour que l'on sait et a abouti à la séparation, pacifique entre Tchèques et Slovaques, sanglante en Yougoslavie. Je ne prétends nullement que des événements aussi terribles se produiront un jour dans l'union européenne. Et je le souhaite encore moins. Mais je dis que traiter le passé par le mépris n'est pas une entreprise innocente dans ses intentions ou anodine dans ses résultats. Il faudrait rouvrir a propos de l'Europe le débat lancé entre Edmund Burke et Thomas Paine à l'aube de la Révolution française. Des deux Britanniques, l'un en critiquait, l'autre en détendait l'idée fondamentale: édifier un Etat par un acte de la volonté, â partir de principes purement rationnels, sans racines dans le passé. J'aimerais alimenter ce débat par l'un des paradoxes les plus profonds de Chesterton: rien de plus démocratique que la tradition, puisqu'elle fait voter, non seulement les vivants, mais aussi les morts; la tradition est une façon de donner un bulletin de vote aux générations passées .... Il est facile de "tonner contre"(Flaubert) ce genre d'argument: la rhétorique révolutionnaire a tout ce qu'il faut pour cela depuis le "Notre histoire n'est pas notre code "de Rabaut Saint-Etienne et elle a raison de rappeler cette évidence que le contenu des décisions de nos aïeux ne nous oblige aucunement à nous y conformer : ce n'est pas parce qu'une chose se faisait, ou se tait encore, qu'il serait automatiquement bon de continuer à la faire. Mais le "projeteur" oublie l'essentiel de l'idée de tradition. Celle-ci n'est pas tant le contenu transmis que le fait que nous le recevons pour en transmettre a notre tour ce que nous nous serons approprié. C'est parce que je sais que j'ai un passé que je comprends que je peux accepter que je serai un jour un passé. C'est parce que je sais que j'ai des ancêtres que je comprends que je suis moi-même un ancêtre, et que je dois donc avoir le souci des générations tutures. Le bulletin de vote que l'on donne aux ancêtres mène à en donner aussi â ceux qui ne sont pas encore nés. Avant de se demander quelle Europe nous voulons, il faudrait donc voir ce qu'elle est, d'où elle vient. Le seul moyen pour les Européens de vouloir une véritable Europe, c'est de se demander d'où ils viennent et ce qu'ils sont. Projeter une Europe idéale et ouverte sans en tenir compte, c'est lui interdire d'avoir un avenir.'' Rémi Brague " LeFigaro" 5 mars 2005 ... Haut de page |
| Philippe
Nemo : Le dialogue entre civilisations est rendu difficile par les différences
de sens des mots et de valeurs fondamentales Mais il ne faut passe dissimuler que le vrai dialogue des civilisations est encore dans les limbes. Pour le montrer et faire sentir a contrario l'arbitraire optimisme de ceux qui croient qu'il n'y a entre l'Occident et les autres qu'une "fracture imaginaire", je prendrai deux exemples. Lisons la présentation du shi'isme par Mohammed Ali Amir-Moezzi et Christian Jambet, citée plus haut. Ce livre dominant et dépassant l'érudition nous met en présence de l'âme de cette civilisation. Et que voyons-nous. Un visage de l'humanité pleinement original. Un monothéisme où un Dieu transcendant se laisse néanmoins approcher grâce aux méditations assurées par l'imam et ses fidèles, animées de bienveillance. Une esthétique et une éthique fondées sur la passion de l'ésotérique, la certitude que le sel de la vie n'est pas dans la réalité apparente, mais dans la réalité cachée que dévoile l'initiation. Une ontologie d'une profondeur que la philosophie occidentale a depuis longtemps oubliée. Comme le dit Christian Jambet, ce sont là des figures de l'Esprit absolu dont l'effacement ferait perdre à l'humanité une part de sa substance. Pourtant quelle communication véritable pouvons-nous avoir avec les mollahs de Qôm, la ville sainte d'Iran d'où est sorti l'ayatollah Khomeiny, où la théologie shi'ite est encore et plus que jamais enseignée, et où est formé l'encadrement des théocraties islamistes d'Iran et d'ailleurs? Même à supposer une totale bonne foi de part et d'autre, sur quelle base les Occidentaux pourraient-ils bâtir avec ces hommes une vision du monde commune? Pouvons-nous agréer le "quiétisme" d'une eschatologie qui attend passivement le retour du Mahdi sans vouloir travailler la pâte de l'histoire, et qui, néanmoins, n'est pas si quiétiste qu'elle ne se mue de temps à autre en violence fanatique, incompréhensible à nos yeux, moins peut-être par ses excès que par le fait qu'elle ne débouche et ne veut manifestement déboucher sur rien de ce qui est positif de notre point de vue, c'est-à-dire une vie sociale pacifique et prospère? Comment concilier la fascination de l'ésotérique avec l'idéal des Lumières et de la science? Pouvons-nous élaborer quelque synthèse que ce soit entre les principes de l'Etat de droit et la walâyatai-tagîh, le "pouvoir du juriste", un juriste qui prétend tirer le droit d'une révélation coranique qui ne représente pas grand'chose à nos yeux et qu'il interprète, en outre, de manière largement arbitraire? Un accord est-il concevable entre notre conception de la liberté comme faculté d'action dans le monde et le statut que donne à la liberté le grand philosophe sh'ïite du XVIIè siècle Mollâ Sadra, à savoir, la faculté de s'élever dans les sphères supérieures de l'être par la mystique, mais sans rien remettre en cause de la lettre de la charia ni du pouvoir despotique du Prince? ... Pour que le dialogue aboutisse à autre chose qu'à un constat de mésentente, la bonne volonté ne suffira pas. Il ne faudra rien de moins que des hommes inspirés qui, semblables aux auteurs des "sauts" culturels dont nous avons parlé dans cet ouvrage, forgeront des schémas de pensée capables de dépasser l'étroitesse des points de vue des protagonistes tout en rendant justice à la vérité profonde aperçue par chacun d'eux, un peu à la manière dont la physique quantique dépasse les théories corpusculaire et ondulatoire de la lumière en donnant raison , sous un certain angle, à l'une comme à l'autre. Peut-être quelque génie saura-t-il un jour, par exemple, analyser la vie économique de telle manière que soit rendue justice à la fois à la logique de la liberté et de la concurrence mise en relief par l'Occident et à la logique du vivre-ensemble et du consensus prévalant dans les sociétés confucéennes. Mais pour que le dialogue débouche sur ces nouveaux univers, il faut qu'il soit mené en vérité, et pour cela que chacun y soit authentiquement lui-même. C'est ce "soi-même" essentiel des Occidentaux que j'ai tenté de cerner dans ces pages. Philippe Nemo, Qu'est-ce que l'Occident? PUF2004p127 ... Haut de page |
| Huntington,
le choc des civilisations : la mondialisation et la démocratie favorisent
le retour aux valeurs indigène contre l'occident "Modernisation, en résumé, ne signifie pas nécessairement occidentalisation. Le sociétés non occidentales peuvent se moderniser et se sont modernisées sans abandonner leur propre culture et sans adopter les valeurs, les institutions et les pratiques occidentales dominantes. Il se peut même que la seconde soit impossible: quels que soient les obstacles que les cultures non-occidentales dressent contre la modernisation, ils ne sont rien comparés à ceux qui sont dirigés contre l'occidentalisation. Comme le disait Fernand Braudel, il serait "infantile" de penser que la modernisation ou "le triomphe de la civilisation au singulier" mettra un terme à la pluralité des cultures historiques incarnées depuis des siècles par les grandes civilisations du monde. La modernisation, au lieu de cela, renforce ces cultures et réduit la puissance relative de l'Occident. Fondamentalement, le monde est en train de devenir plus moderne et moins occidental.... L'indigénisation a été à l'ordre du jour dans tout le monde non occidental dans les années quatre-vingt et quatre-vingt- dix. La résurgence de l'islam et la "ré-islamisation" ont dominé les sociétés musulmanes. En Inde régne aussi le rejet des formes et des valeurs occidentales, et L' "hindouisation" de la politique et de la société. En Extrême-Orient, les gouvernements soutiennent le confucianisme, et les dirigeants politiques et intellectuels parlent d' "'asianiser" leur société . Au milieu des années quatre-vingt, le Japon est devenu obsédé par le "Nihon-jinron" ou théorie du Japon et des Japonais". Un intellectuel japonais influent a soutenu qu'historiquement le Japon avait traversé "des cycles d'importation de cultures extérieures et d' "indigénistion" de ces cultures par la copie et l'approfondissement, un malaise inévitable succédant à l'épuisement de cet élan créatif d'importation avant que le pays ne s'ouvre à nouveau à l'extérieur". A l'heure actuelle, le Japon "entamerait la deuxième phase de ce cycle". Avec la fin de la guerre froide, la Russie est devenue un pays "déchiré" où resurgit l'affrontement entre partisans de l'Occident et slavophiles. Pendant une dizaine d'années, cependant, la tendance a été de passer des premiers aux seconds: Gorbatchev l'occidentalisé a cédé la place à Elstine, russe par son style mais occidental par ses conceptions, et celui-ci s'est vu menacé par des nationalistes typiques de l'indigénisation orthodoxe russe. L'indigénisation est stimulée par le paradoxe démocratique: l'adoption par les sociétés non occidentales des institutions démocratiques encourage et fait accéder au pouvoir des mouvements politiques nationaux et antioccidentaux. Dans les années soixante et soixante-dix, les gouvernements occidentalisés et pro-occidentaux des pays en voie de développement étaient menacés par des coups de force et des révolutions; dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix , ils risquent d'être chassés par des élections. La démocratisation entre en conflit avec l'occidentalisation, et la démocratie devient un facteur de repli plutôt que d'ouverture. Les hommes politiques des sociétés non occidentales ne gagnent pas les élections en montrant combien ils sont occidentalisés. La concurrence électorale au contraire,les incite à aller dans le sens de ce qui est le plus populaire, en général ce qui est ethnique, nationaliste et religieux." S. P. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob 1997 p103 et p130 ... Haut de page |