Entretiens Thorez / Staline, le 18 novembre 1947
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[Une situation difficile le 18 novembre 1947]
Le cam. Staline demande quelles sont les questions du cam. Thorez.
Le cam. Thorez répond que la question la plus importante pour les communistes français est comment traverser la difficile période actuelle alors que les communistes ne sont pas les maîtres de la France et alors qu'ils y ont des ennemis et des amis. Comment faire pour rassembler ses forces et ne pas permettre à la réaction de rassembler les siennes.

[Place de Bidault et du MRP]

Le cam. Staline demande comment il se représente Bidault.
Le cam. Thorez répond que Bidault avait adhéré avant là guerre au parti des démocrates populaires. C'est un catholique. Avant la guerre il éditait un journal, l'Aube, un journal catholique d'opposition.
Le cam. Staline demande à qui ce journal s'opposait.
Le cam. Thorez répond que ce journal était en opposition avec les dirigeants officiels de l'Eglise catholique. Dans les questions de politique extérieure, Bidault avait avant la guerre une position proche de celle des communistes français. Il était pour de bonnes relations avec l'URSS, s'est prononcé contre Munich et contre l'Allemagne. Cependant, après le début de la guerre, comme beaucoup de gens qui étaient auparavant proches des communistes, il a commencé, plus ardemment que d'autres ennemis des communistes, à se prononcer contre eux. Après le début de la guerre il a été mobilisé, il a servi dans l'armée, il a été fait prisonnier par les Allemands et ensuite il a été libéré ...

[Relations difficiles avec les socialistes]

Le cam. Staline demande quelles sont les relations des communistes français avec les socialistes.
Le cam. Thorez répond que les communistes ont obtenu des succès dans la conquête de masse des travailleurs socialistes. Cependant la direction du Parti socialiste ne veut pas collaborer avec les communistes. Récemment, lors du congrès du Parti socialiste français, son secrétaire a déclaré dans son rapport que les socialistes sont pour l'unité avec les communistes mais en réalité les socialistes refusent l'unité ... La direction du Parti socialiste insiste sur le fait que les communistes au début de la guerre n'étaient pas des partisans de la défense de la patrie et que c'est seulement après 1941 qu'ils sont devenus des héros de la lutte contre les Allemands

[Volonté de créer un bloc de gauche]
Le cam. Staline dit qu'une pression est peut-être exercée sur les socialistes pour obéir l'isolement des communistes. Il est tout à fait possible que de Gaulle entreprenne une démarche pour isoler le PC. Le cam.Staline dit qu'il pense que dans ce cas, ce serait bien si le Parti avait des alliés. Le Parti doit s'y faire et se mettre à chercher des alliés parmi les radicaux, y compris parmi quelques groupes peut-être informels de radicaux. ... Les communistes, poursuit Staline, ne sont pas assez forts pour supporter seuls le poids de la lutte contre la réaction. Le cam. Staline dit qu'il voudrait que le parti ne surestime pas ses forces. Si les ennemis parviennent à le provoquer, alors le parti sera étranglé.
Il faut peu à peu et patiemment créer ce bloc de gauche. Si dans ce domaine on obtient quelques succès, alors la réaction sera plus prudente. Le cam. Staline dit que les communistes doivent avoir en vue que de Gaulle sera incité à prendre des mesures contre les communistes, même s'il ne le veut pas lui-même, il y sera incité par les Anglais et les Américains qui veulent créer un gouvernement réactionnaire en France, ainsi que partout où ils auront cette possibilité. C'est pourquoi le parti doit avoir des alliés, même faibles au début. Si la direction du Parti socialiste dit dans sa déclaration que le parti des socialistes est pour l'unité avec le PC, alors il faut répondre:"Je vous en prie!" ll faut s'efforcer d'attirer d'autres groupes dans le bloc créé. ...
Le cam. Staline explique qu'il: a abordé cette question parce qu'il lui semble que les communistes n'ont pas encore compris que la situation a changé en France. Les communistes n'en tiennent aucun compte et continuent à suivre l'ancienne ligne alors que la situation a changé.

[S'adapter aux circonstances et chercher des alliés]
Ils voudraient envoyer au diable toutes les canailles de socialistes alors qu'il faut s'efforcer de créer un bloc et trouver des alliés parmi les socialistes. Les communistes s'efforcent de conserver la milice. Cela ne passera pas. Il y a un gouvernement qui est reconnu par la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l'Union soviétique et les communistes continuent à agir machinalement. Entretemps la situation est différente, nouvelle, favorable à de Gaulle. La situation a changé et il faut opérer un tournant. Le PC n'est pas assez fort pour frapper le gouvernement à la tête. Il doit accumuler des forces et chercher des alliés. Il faut prendre des mesures afin que, en cas d'offensive de la réaction, les communistes puissent avoir une défense solide et puissent dire que la réaction attaque non pas les communistes mais le peuple. Si la situation change en mieux, alors les forces soudées autour du parti lui serviront pour l'offensive....

[Sur le nom à donner à l'alliance : utiliser le patriotisme et le mot de démocratie]
Ensuite le cam. Staline dit qu'il n'est pas utile d'appeler ce bloc "front". Dans ce cas, le nom rappellerait à la bourgeoisie le "front populaire". Il faut se mettre à chercher un autre nom Il faut peut-être l'appeler:"Mouvement pour le renforcement de la démocratie en France". Si on dit "Mouvement de lutte pour la démocratie", alors ils peuvent répondre qu'il y a la démocratie en France, il y a la République ... Peut-être le mieux de tout est de l'appeler ainsi:" Mouvement pour la reconstruction d'une France forte et pour le renforcement de la démocratie". Ce nom bien sûr, est un peu long mais les communistes français peuvent eux-mêmes trouver un meilleur nom."
Extraits des notes de l'entretien Staline-Thorez , 19 novembre 1944 (Revue "Communiste,"N°45-46 1996)

[Le parti de la résistance]
"Le cam. Staline demande, en plaisantant, si Thorez le remercie parce que les communistes français ont été critiqués à Varsovie. Thorez répond que le PCF est simplement reconnaissant d'avoir été mis en face de ses insuffisances.
Thorez déclare souhaiter s'entretenir avec le cam. Staline de plusieurs questions ayant un grand intérêt avec le PCF et ainsi de recevoir les instructions et les conseils du cam. Staline. Thorez dit que l'analyse de la situation faite lors de la réunion des neuf partis communistes se confirme parfitement en France: En particulier, l'immixtion des Américains s'approfondit dans le pays, les difficultés économiques grandissent et la lutte des classes est de plus en plus aigüe ...
Thorez déclare qu'à la suite de la réunion des neuf partis, il souhaiterait pouvoir aborder une question qui touche plus au passé qu'à l'avenir. Le PCF accepte la critique justifiée de ses insuffisances et en particulier la critique selon laquelle il n'a pas su rapidement et avec fermeté mettre à nu les plans de l'impérialisme américain ... Cependant, ... certains représentants des partis frères critiquèrent quelque fois le PCF de manière injuste. En particulier, par exemple, les camarades yougoslaves ont reproché au PCF d'être entré tardivement dans la Résistance et de ne pas avoir su, au moment décisif, lors de la Libération de la France, donner le pouvoir au Peuple. Thorez dit que selon lui cette critique n'est pas justifiée ... Thorez dit que le PCF fut le premier parti à avoir commencé la lutte dès 1939 en défendant le pays contre l'invasion allemande. Sous l'Occupation, le PC était à la tête de la lutte armée contre les Allemands. Même un ennemi déclaré du PCF comme de Gaulle ne met pas endoute le fait que sous l'Occupation le PC était la seule force à organiser la résistance armée contre les Allemands. Le fait que le PCF n'ait pas pu prendre le pouvoir entre ses mains lors de la Libération du pays en août 1944 s'explique par de nombreuses raisons de caractère international. A cette époque le PCF tendait tous ses efforts pour contribuer à l'ouverture le plus rapide possible d'un second front, renforcer l'effort de guerre et accélérer la victoire contre l'Allemagne.Le PCF se trouvait à l'arrière-garde des forces armées américaines et anglaises.

[La prise du pouvoir considérée comme impossible à cause de l'absence de l'armée rouge]
Le cam. Staline déclare que le tableau aurait été tout autre, bien sûr, si l'Armée rouge avait été en France..Thorez dit qu'à cette époque de Gaulle, dont le prestige n'était pas encore atteint, souhaitait provoquer le PC pour l'entraîner à un mouvement armé. Mais le PC ne s'est pas laissé entraîner. Il ne souhaitait ni s'affaiblir, ni s'isoler. Le Parti a réussi à montrer au peuple le vrai visage de de Gaulle, ce réactionnaire de droite, ce fasciste. ...
Le cam Staline déclare qu'à cette époque les communistes français ne pouvaient prendre le pouvoir entre leurs mains. Quand bien même l'auraient-ils pris ils auraient de toutes les façons perdu car les troupes anglo-américaines se trouvaient dans le pays. ...
Le cam,. Staline dit que les camarades yougoslaves travaillent très bien, mais ils doivent beaucoup au fait que leur pays a été libéré par l'Armée rouge. Si Churchill avait encore retardé d'un an l'ouverture d'un second front dans le Nord de la France, l'Armée rouge serait allée jusqu'en France. Le cam. Staline dit que nous avions l'idée d'arriver jusqu'à Paris.(...)
Thorez remarque que le point le. plus faible du PC est le manque de dirigeants de niveau intermédiaire. Beaucoup d'entre-eux ont été fusillés par les Allemands. Durant la guerre 350 000 communistes [sic] ont été fusillés par les Allemands. C'est triste que des communistes ayant une grande expérience de la lutte et qui ont pris une part active dans la création du Front populaire aient disparu.
Extraits des entretiens Staline Thorez 18 novembre 1947 revue "Communiste" n°45-46 1996

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