Des bourreaux ordinaires
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Une mission bien difficile pour des vieux allemands mobilisés dans les forces de police : massacrer les juifs d'un village
Chassés dans les forêts et massacrés sur place et en public
Mitraillés au bord de la fosse commune
Empilés bien propement dans la fosse commune, puis mitraillés, sans coup de grâce
Explications de la participation de ces hommes ordinaires (80 à 90 % des policiers du bataillon ont tué)
Témoignages in CH. BROWNING, Des hommes ordinaires, Les Belles Lettres, 1994.
Une mission bien difficile pour des vieux allemands mobilisés dans les forces de police : massacrer les juifs d'un village
" La ville polonaise de Bilgoraj, à l'aube du 13 juillet 1942. Les hommes du 101e bataillon de réserve de la police quittent le grand bâtiment de briques de l'école qui leur sert de caserne. Ce sont des Hambourgeois d'origine ouvrière ou petite-bourgeoise, des hommes d'âge mûr qui ont laissé derrière eux femme et enfants. Trop vieux pour servir dans l'armée allemande, ils ont été mobilisés dans la police. La plupart sont des bleus sans aucune expérience des territoires occupés, tous se trouvent en Pologne depuis moins de trois semaines.
Il fait encore sombre lorsque les hommes grimpent dans les camions. Chaque policier a reçu des munitions supplémentaires, en plus des caisses qui ont été chargées dans les camions. Ils partent pour leur première action d'importance, mais on ne leur a pas encore dit ce qui les attendait.
Le convoi s'ébranle dans l'obscurité, se dirigeant lentement vers l'est sur une mauvaise route cahoteuse. Il met bien une heure et demie, peut-être deux, pour franchir les quelque trente kilomètres qui séparent Bilgoraj de sa destination, le village de Jozefow. C'est un hameau polonais typique, avec ses petites maisons blanches à toit de chaume. Parmi ses habitants y vivent 1 800 Juifs.
Le village est silencieux. Les conscrits du 101e bataillon de réserve sautent à terre et s'assemblent en demi-cercle autour de leur chef, le commandant Wilhelm Trapp, un policier de carrière de cinquante-trois ans affublé par ses hommes du sobriquet affectueux de " Papa Trapp ". Il est temps pour lui d'informer l'unité de la mission qui lui a été confiée.
Pâle, nerveux, la voix étranglée et les yeux pleins de larmes, Trapp a manifestement du mal à se dominer. Le bataillon, explique-t-il d'un ton plaintif, doit remplir une tâche effroyablement déplaisante. Cette mission n'est pas de son goût, elle lui apparaît même comme éminemment regrettable, mais les ordres proviennent des plus hautes autorités. Si cela pouvait tant soit peu leur faciliter les choses, les hommes devraient se souvenir qu'en Allemange des bombes sont en train de tomber sur des femmes et des enfants.
Puis il en vient au fait. Un policier se souviendra que Trapp a accusé les Juifs d'avoir été les instigateurs du boycottage qui fait tant de mal à l'Allemagne. Selon deux autres témoins, il a expliqué que les Juifs de Jozefow soutenaient les partisans. Maintenant, dit-il, le bataillon a ordre de rassembler ces Juifs. Les hommes en âge de travailler seront sélectionnés et emmenés dans un camp de travail. Les autres, femmes, enfants et vieillards, devront être fusillés sur place par les hommes du bataillon. Puis, ayant exposé à ses hommes la nature de leur mission, Trapp leur fait une proposition extraordinaire : s'il en est parmi les plus âgés d'entre eux qui ne se sentent pas la force de prendre part à cette mission, ils en seront dispensés. "
CH. BROWNING, Des hommes ordinaires, Les Belles Lettres, 1994.
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Comment tirer un balle dans la nuque proprement , p.90-91.
" Nous avons commencé par tirer à vue. Lorsque l'un d'entre nous visait trop haut, le crâne tout entier explosait, et des morceaux de cervelle et d'os volaient partout. Alors, on nous a dit de placer la pointe de la baïonnette sur la nuque. […] A tirer ainsi à bout portant, la balle frappait la tête de la victime sur une trajectoire telle que souvent le crâne tout entier, ou du moins l'arrière de la boîte crânienne, était emporté ; du sang, des éclats d'os et des morceaux de cervelle se répandaient partout et éclaboussaient les tireurs. "
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Chassés dans les forêts et massacrés sur place et en public , p. 166.
Fait suite à la décision de Hans Frank, le 15 octobre 1941, de faire juger et condamné à mort tout juif capturé en dehors des ghettos. Le 16 décembre 1941, l'ordre de tir est donné : les Juifs trouvés sont fusillés sur place.
" On nous avait dit qu'il y avait beaucoup de Juifs cachés dans la forêt. Nous nous sommes déployés dans les bois à leur recherche, mais nous n'avons rien trouvé, car les Juifs étaient bien cachés. Nous avons ratissé les bois une fois de plus. Ce n'est qu'à ce moment que nous avons vu quelques tuyaux de cheminée qui pointaient du sol. Des Juifs s'étaient cachés dans des abris souterrains. On les a tirés de là. Il n'y a eu de résistance que dans un seul abri. Quelques camarades sont descendus dans cet abri et en ont sorti les Juifs. Les Juifs ont été ensuite fusillés sur place... Les Juifs devaient se coucher face au sol et étaient tués d'une balle dans la nuque. Je ne me rappelle plus qui était dans le peloton d'exécution. Je pense qu'on a simplement pris les hommes qui se trouvaient sur les lieux. Quelque cinquante Juifs ont été fusillés, hommes et femmes de tous âges puisque des familles entières s'étaient cachées là-bas... La fusillade a été tout à fait publique. Il n'y a eu aucun cordon de protection, et un bon nombre de Polonais de Parczew se tenaient carrément sur le lieu d'exécution. Quelqu'un, Hoffmann probablement. leur a ensuite donné l'ordre d'enterrer les Juifs fusillés dans un abri inachevé. "
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Mitraillés au bord de la fosse commune pour aller plus vite
Massacre de l'Erntefest (fête des moissons) en novembre 1943 : 42 000 victimes dans le district de Lublin. Dépasse le massacre de Babi Yar près de Kiev et ses 33 000 victimes juives ; le maximum étant atteint par les Roumains à Odessa en octobre 1941 avec 50 000 victimes. Contexte de révolte des Juifs qui n'ont plus d'espoir : résistances à Varsovie en avril, Treblinka en juillet, Bialystok en août, Sobibor en octobre. Espoir des Juifs : salut par le travail car les Nazis ont besoin de main d'œuvre. Pour éviter la révolte, Himmler décide d'anéantir les camps de travail de la région en une fois.
P. 186. " De ma position, je pouvais voir comment les Juifs étaient amenés, nus, des baraques, par des membres de notre bataillon. Les tireurs des pelotons d'exécution, qui étaient assis au bord des fosses juste en face de moi, faisaient partie de la SD. Derrière chaque tireur se tenaient plusieurs autres hommes de la SD, qui remplissaient constamment les chargeurs des mitraillettes et les remettaient au tireur. Un certain nombre de tireurs étaient affectés à chaque fosse. Aujourd'hui je ne peux plus fournir de détails concernant le nombre des fosses. Il est possible qu'il y en eût beaucoup, où l'on tirait simultanément. Je me souviens très bien qu'on amenait les Juifs dénudés directement dans les fosses et on les forçait à se coucher juste sur la pile de ceux qui avaient été fusillés avant eux. Le tireur arrosait alors de balles les victimes couchées... Combien de temps a duré cette action, je ne pourrais pas le dire avec certitude. Probablement toute la journée, car je me souviens que j'ai été relevé une fois de mon poste. Je ne peux donner aucune précision sur le nombre des victimes, mais il y en avait énormément. "
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Empilés bien propement dans la fosse commune, puis mitraillés, sans coup de grâce
P. 188. " Moi-même et mon groupe étions de garde juste en face de la fosse commune. C'était une série de grosses tranchées disposées en zigzag, larges d'environ trois mètres et profondes de trois à quatre mètres. De mon poste je pouvais voir comment les Juifs étaient forcés à se déshabiller dans les dernières baraques et remettre tout ce qu'ils avaient sur eux, puis étaient menés à travers notre haie vers les tranchées. Les hommes de la SD poussaient les Juifs vers les lieux de l'exécution, où d'autres policiers de la SD, armés de mitraillettes, leur tiraient dessus du bord de la tranchée. Comme j'étais chef d'escouade, je pouvais me déplacer plus librement que les autres. Une fois je suis allé sur le site de l'exécution et j'ai vu comment les Juifs nouvellement arrivés devaient s'étendre sur les corps de ceux qui avaient déjà été fusillés. Ils étaient alors criblés à leur tour de balles de mitraillette. Les hommes de la SD prenaient soin de tirer sur les Juifs de telle manière que les tas de cadavres épousent la forme de la tranchée, permettant ainsi aux nouveaux de se coucher sur des piles de corps hautes de trois mètres... C'était là le spectacle le plus horrible auquel j'ai assisté de ma vie ; des Juifs seulement blessés étaient plus ou moins enterrés vivants sous le poids des cadavres des derniers fusillés, sans que ces blessés aient reçu ce qu'on appelle le coup de grâce. Je me souviens que de la pile de cadavres montait la voix des blessés qui maudissaient les SS. "
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Explications de la participation de ces hommes ordinaires (80 à 90 % des policiers du bataillon ont tué) :

A l'exception d'une poignée parmi les plus agés, anciens combattants de la première guerre mondiale, et quelques sous-officiers qui ont connu le front russe avant d'être mutés en Pologne, les hommes du bataillon n'ont jamais vu un champ de bataille ni rencontré le moindre ennemi armé. La plupart d'entre eux n'ont jamais tiré un coup de feu par colère, n'ont jamais essuyé de coups de feu, n'ont jamais vu de camarades tomber à leurs côtés. Ce n'est donc pas l'expérience éprouvante du combat, génératrice habituelle de brutalité et d'insensibilité à la souffrance d'autrui, qui rend compte du comportement des policiers à Jozefow. Pourtant, une fois la tuerie commencée, ils se sont montrés de plus en plus brutaux. Comme à la vraie guerre, l'horreur de la première rencontre finit par se muer en routine, et la mise à mort d'êtres humains est devenue de plus en plus facile. En ce sens, la " brutalisation " des hommes ne fut pas la cause, mais l'effet de leur comportement.

Le contexte de guerre doit cependant être pris en considération, quoique en un sens plus général que de simple et immédiate causalité. Affrontement meurtrier entre " les nôtres " et " l'ennemi ", la guerre crée un monde polarisé, dans lequel " l'ennemi " est aisément objectivé et abstrait de la communauté d'obligations humaines. La guerre constitue l'environnement le plus favorable à l'adoption par les gouvernements d'une " politique d'atrocités ", ainsi qu'à sa mise en œuvre sans obstacles majeurs. Comme le remarque John Dower, " la déshumanisation de l'autre contribue grandement à la distanciation psychologi- que qui facilite la tuerie ". Plutôt que le délire ou la " brutalisation ", c'est bien la distanciation qui est une des clés du comportement du 101e bataillon de réserve de la police. Et, dans ce phénomène de recul, la guerre et les préjugés raciaux se sont mutuellement renforcés.

De nombreux historiens du génocide hitlérien, notamment Raul Hilberg, ont souligné les aspects bureaucratiques et administratifs de la Solution finale. Selon cette approche, la bureaucratie moderne favorise la distanciation fonctionnelle et physique, de la même manière que la guerre et les stéréotypes raciaux créent la distanciation psychologique entre bourreau et victime. Beaucoup d'acteurs du génocide étaient en effet des " tueurs de bureau ", dont le rôle dans l'extermination fut grandement facilité par la nature paperassière de leur participation. Leur travail se réduisait souvent à quelques petits chaînons de la chaîne de l'extermination, et ils s'en exécutaient de manière routinière, sans jamais apercevoir leurs victimes. Ainsi segmentée, rendue routinière et dépersonnalisée, la tâche du bureaucrate ou du spécialiste - qu'il s'agît de confisquer des biens, d'établir des horaires de train, de rédiger des projets de lois, d'envoyer des télégrammes ou de dresser des listes de noms -pouvait être remplie sans que ledit bureaucrate eût à affronter la réalité du meurtre en masse. Bien entendu, les hommes du 101e bataillon de réserve de la police n'ont pas eu ce bonheur. Eux ont eu à patauger dans le sang de victimes tuées à bout portant. Personne n'a été confronté plus directement que les hommes de la forêt de Jozefow à la réalité de l'extermination. La segmentation, la routine et la dépersonnalisation, toutes ces caractéristiques du meurtre bureaucratisé, ne sauraient expliquer le comportement des hommes de Jozefow.
Pourtant l'effet psychologique apaisant d'une division du travail d'extermination n'était pas complètement négligeable.


Autre explication : le conformisme de groupe. Refuser, signifie laisser le " sale boulot " aux camarades, ne pas prendre sa part dans une pénible obligation collective

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