La
falsification nazie du bien.
L'horreur du génocide manifeste une transcendance négative
qui recouvre les métaphores de l'extermination d'une morale de
l'effort. Il s'agit d'aboutir à 'un retour à la hiérarchie
naturelle des races, renversée par le judéo-christianisme
et le règne de l'argent.
La falsification nazie du
bien.
Si on essaie de regarder attentivement l'ensemble des opérations
qui se pratiquaient sur un peuple dans les six camps ( d'extermination
) énumérés plus haut, les mots manquent, les concepts
font défaut, l'imagination se refuse à concevoir et la
mémoire à retenir. Nous sommes hors de l'humain, comme
si nous nous trouvions devant une transcendance négative. L'idée
du démoniaque vient alors irrésistiblement.
Ce qui signe à nos yeux le démoniaque est que ces actes
ont été accomplis au nom d'un bien, sous le couvert d'une
morale. La destruction morale a pour instrument une falsification
du bien telle que, le criminel, dans une mesure impossible à
préciser, puisse tenir à distance la conscience qu'il
fait le mal.
Himmler a prononcé pendant la guerre de nombreux discours
devant les officiers supérieurs et les chefs de service de la
SS. Le ton est toujours celui de l'exhortation morale.
Voici un texte qui s'élève au-dessus des contingences
de l'époque, au-dessus même des intérêts immédiats
du Reich et qui s'élève à l'universel:
" Tout ce que nous faisons doit être justifié par
rapport à nos ancêtres. Si nous ne retrouvons pas cette
attache morale, la plus profonde et la meilleure parce que la plus naturelle,
nous ne serons pas capables à ce niveau de vaincre le christianisme
et de constituer ce Reich germanique qui sera une bénédiction
pour la terre entière. Depuis des millénaires, c'est
le devoir de la race blonde que de dominer la terre et de toujours lui
apporter bonheur et civilisation " (9 juin 1942)
Le bien, selon le nazisme, consiste à restaurer un ordre naturel
corrompu par l'histoire. La correcte hiérarchisation des
races a été bouleversée par ces événements
funestes que sont le christianisme ("cette peste, la pire maladie
qui nous ait atteints dans toute notre histoire "), la démocratie,
le règne de l'or, le bolchevisme, les juifs.
L'ordre naturel est couronné par le Reich allemand, mais fait
une place aux autres Germains que sont les Scandinaves, les Hollandais,
les Flamands. On peut même laisser intact l'Empire britannique
qui est "un empire mondial créé par la race blanche".
En dessous, les Français, les Italiens. Encore en dessous les
Slaves, qui seront esclavagisés et réduits en nombre :
Himmler envisage une "diminution" de trente millions.
À l'intérieur de la société, on restaurera
aussi l'ordre naturel qui veut que dominent les meilleurs, les plus
durs, les plus purs, les plus chevaleresques dont les exemples vivants
sont fournis par l'élite de la Waffen-SS. Quand Himmler prononce
ce discours, les incurables, les handicapés, les aliénés
de la " race " allemande ont déjà été
euthanasiés clandestinement dans les hôpitaux et les asiles.
Tout cela ne se fera pas, poursuit Himmler, sans un combat d'une dureté
extrême.
Dans ses discours, il fait constamment appel à l'héroïsme,
au dépassement de soi, au sens du devoir supérieur
envers le Reich, particulièrement quand il s'agit d'exécuter
des ordres pénibles: "Nous devons attaquer les tâches
idéologiques et répondre au destin quel qu'il soit; toujours
nous devons être debout, ne jamais tomber, ne jamais faiblir,
mais toujours être présents jusqu'à ce que la vie
s'éteigne ou que la tâche de chacun soit accomplie."
La "solution finale", par certains aspects, n'est qu'un
problème technique, comme l'épouillage quand il
y a danger de typhus :. Détruire les poux ne relève
pas d'une conception du monde. C'est une question de propreté.
[...] Nous n'aurons bientôt plus de poux" (24 avril 1943).
La métaphore de l'insecte à détruire apparaît
régulièrement dans le champ de l'extermination idéologique.
Lénine en avait déjà usé. Mais Himmler,
bon chef, dit cela pour rassurer et encourager son auditoire. Il sait
que ce n'est pas si simple, que des faux scrupules peuvent se lever
et que pour accomplir un certain type de tâche "il faut toujours
avoir conscience du fait que nous nous trouvons dans un combat racial,
primitif, naturel et originel" ( décembre 1943). Ces quatre
adjectifs décrivent adéquatement la note de l'éthique
nazie.
Texte extrait de : Alain Besançon, Le malheur
du siècle, sur le communisme, le nazisme et l'unicité
de la Shoah ( Paris, Fayard, 1998 ) Retour
totalitarisme ... Retour sommaire.
"Biblisme" nazi.
La pensée nazie fait de l'histoire Allemande une imitation perverse
et jaouse de l'histoire sainte du peuple juif. Elle applique brutalement
les idées développées
par Hegel, qui reprend certains des arguments de Marcion et de Voltaire
pour affirmer la radicale séparation des juifs et de l'univers
humain.
"Biblisme" nazi.
On affirme que Gobineau et Nietzsche, dont se réclamaient
parfois les nazis, n'étaient pas antisémites. De fait,
ils faisaient profession d'admirer les Juifs, parce que ceux-ci étaient
une " race supérieure ", une "aristocratie
" (Gobineau) ; qu'ils ne se dissolvaient pas dans la masse des
" derniers hommes " engendrés par la démocratie,
que l'antisémitisme était au surplus une vulgarité
démocratique (Nietzsche).
Il n'est pas nécessaire de gratter profond pour deviner, sous
l'admiration de surface, l'envie, la jalousie. Dans le nationalisme
allemand, l'exaltation de la nation et du peuple prend ou imite la forme
de l'élection providentielle du peuple juif. C'est une élection
qui ne doit rien à la providence, maïs qui est un produit
de l'histoire et de la nature, et fait que le peuple allemand reçoit
l'héritage panhumain transmis par la succession des peuples.
Le nationalisme russe s'est contenté de transposer aux Slaves
et au peuple russe ce qui était promis aux Germains et aux Allemands.
Puisque c'est la nature et la terre qui donnent l'élection,
il est cohérent que le peuple juif soit la négation vivante
de la nature et de la terre.
C'est ce que souligne le jeune
Hegel: " Le premier acte par lequel Abraham devint le père
d'une nation est une scission qui déchire les liens de la vie
commune et de l'amour, le tout des liens des rapports dans lesquels
il avait vécu jusque-là avec les hommes et la nature."
"Abraham était un étranger sur la terre [...]. Le
monde entier, son opposé absolu, était maintenu dans l'existence
par un Dieu qui lui restait étranger, un Dieu dont aucun élément
dans la nature ne devait participer [...]. C'est seulement grâce
au Dieu qu'il entrait aussi en rapport avec le monde [...]. Illui était
impossible de rien aimer." . Il y avait dans le Dieu jaloux d'Abraham
et de sa descendance l'exigence effarante que lui et sa nation fassent
les seuls à avoir un Dieu."
Leur rapport à Dieu retranche les juifs de l'humanité.
Ils ne peuvent appartenir à aucune communauté, car le
sacré, par exemple éleusinien, de cette communauté
leur est éternellement étranger, " ils ne le voient
ni ne le sentent ". Ils ne participent pas non plus à
l'héroïsme épique. "En Égypte, de
grandes choses sont accomplies pour les Juifs, mais eux-mêmes
n'entreprennent pas d'actions héroïques; pour eux, l'Égypte
subit toutes sortes de calamités et de misères, c'est
au milieu de lamentations universelles qu'ils se retirent chassés
par les malheureux Égyptiens, mais ils n'éprouvent que
la joie maligne du lâche dont l'ennemi se trouve terrassé
sans que lui-même intervienne." Aussi, leur dernier acte
en Égypte est un "vol".
Hegel estime intolérable la prétention des juifs à
l'élection, l'absolue dépendance qu'ils avouent à
l'égard d'un Dieu que lui juge, pour sa part (du moins dans sa
jeunesse, car il évolua ensuite), étranger à l'homme,
ennemi de sa noblesse et de sa liberté. L'esprit d'Abraham,
parce qu'il contenait l'idée de ce Dieu, fait du juif "l'unique
favori", conviction qui est aussi la racine de son "mépris
pour le monde entier ". Esclaves proclamés de leur Dieu,
les juifs ne peuvent accéder à la dignité de l'homme
fibre: . Les Grecs devaient être égaux parce que tous libres
; les Juifs, parce que tous incapables d'indépendance. "
C'est pourquoi Hegel, ouvertement marcionite, considère le
Dieu des chrétiens comme fondamentalement différent du
Dieu juif: "Jésus ne combattit pas seulement une partie
du destin juif; car il n'avait partie liée avec aucune autre,
mais il s'opposa à lui dans sa totalité."
Hegel traduit dans le ton de la grande philosophie des sentiments,
conscients ou non, qui existent dans l'âme païenne quand
elle est mise en présence du mystère surnaturel d'Israël,
qu'elle ressent en effet comme étranger, ennemi de toute nature;
qui existent aussi dans des âmes baptisées. Ces affects
obscurs furent mieux conceptualisés par la pensée allemande
que par les autres.
Harnack, qui fut la grande autorité théologique de l'Allemagne
wilhelmienne et du protestantisme libéral européen, fit
à l'université de Berlin, devant tous les étudiants,
des conférences réunies sous le titre L'Essence du christianisme.
Cette essence se développe en quatre grands moments historiques
: le moment juif, le moment grec, le moment latin, enfin le moment allemand
qui en est l'accomplissement le plus pur. Il composa un livre en faveur
de Marcion qu'il n'hésita pas à mettre en parallèle
avec Martin Luther, le fonda-teur du " christianisme allemand".
Les Russes, de leur côté, produisirent une abondante littérature
sur le christianisme russe, le Christ russe, voire la Russie-Christ.
Léon Bloy et Péguy plaidèrent pour la France un
privilège de préférence de la part de Dieu. Cependant,
dans ce dernier pays, la thématique anti juive ne fut
pas orchestrée par les grands esprits, seulement par les médiocres.Le
drame fut qu'elle descendit dans les âmes basses et folles
des chefs nazis.
Voici Hitler, caricaturant Hegel devant Rauschning: "Le juif
est une créature d'un autre Dieu. Il faut qu'il soit sorti d'une
autre souche humaine. L'Aryen et le juif, je les oppose l'un à
l'autre, et si je donne à l'un le nom d'homme, je suis obligé
de donner un nom différent à l'autre. Ils sont aussi éloignés
l'un de l'autre que les espèces animales de l'espèce humaine.
Ce n'est pas que j'appelle le juif un animal. Il est beaucoup plus éloigné
de l'animal que nous, Aryens. C'est un être étranger à
l'ordre naturel, un être hors nature." Rauschning rapporte
encore ce propos : "Il ne peut y avoir deux peuples élus.
Nous sommes le peuple de Dieu" C'est pure rhétorique,
car Hitler était parfaitement athée du Dieu juif et chrétien.
Mais elle montre comment l'antisémitisme délirant de Hitler
se coule dans la forme biblique d'une "perversa imitatio"
de l'histoire sainte juive.
Le peuple aryen, élu, la race germanique choisie purifie la terre
allemande comme Israël a purifié la terre de Canaan.
C'est la première étape de l'histoire du salut.
La seconde est l'élimination du christianisme enjuivé,
qui porte au comble la lâcheté juive et l'abâtardissement
démocratique.
La troisième est le triomphe des âmes magnanimes
qui pourront à la rigueur se référer à un
christianisme germanisé, ou, mieux encore, aux vieux dieux du
panthéon naturel préchrétien. Nietzsche et Wagner,
après être passés dans l'essoreuse de l'idéologie
nazie, peuvent être proposés, mutilés, ensauvagés,
abrutis, comme les patrons de la nouvelle culture.
Texte extrait de : Alain Besançon, Le malheur
du siècle, sur le communisme, le nazisme et l'unicité
de la Shoah ( Paris, Fayard, 1998 ) Retour
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"Biblisme" communiste. Annonçant
le règne du prolétariat comme celui d'un sauveur universel,
abolissant le règne de l'intérêt et le fardeau des
commandements, il pouvait séduire des chrétiens et offrir
une porte de sortie du judaïsme.
"Biblisme" communiste.
Si le nazisme offre une contrefaçon de l'Ancien Testament,
le communisme offre une contrefaçon à la fois de l'Ancien
et du Nouveau. La perversa imitatio du judaïsme et du christianisme,
qui fait son
charme, est un fait si reconnu qu'il suffit de quelques mots pour le
caractériser.
Cette idéologie propose un médiateur et un rédempteur.
Le "prolétariat ", l'" exploité ",
celui qui n'a rien, va ouvrir au monde la porte de sa libération.
Il est aux autres classes ce qu'Israël est parmi les nations, ce
que le "reste d'Israël " est à Israël. Il
est le serviteur souffrant d'Isaie et il est le Christ. Il est le
fruit de l'histoire naturalisée, comme l'autre l'est de l'histoire
sainte.
Le communisme est à ces divers titres séducteur pour
le juif comme pour le chrétien qui croit reconnaître
la bonne nouvelle annoncée aux pauvres et aux petits. Il est
un universalisme, puisque, sous lui, il n'y a plus ni juif ni Grec,
ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, ainsi que l'a promis saint
Paul. Il abolit les barrières nationales, ce qui équivaut
au salut promis aux "nations". Il apporte la paix et la justice
du royaume messianique. Il surmonte le régime de l'intérêt,
tarit "les eaux glacées du calcul égoïste".
Le pur amour fénelonien, le désintéressement
kantien vont s'épanouir dans ce climat nouveau.
Le communisme promettait aux juifs la suppression du fardeau des commandements,
de la haie de la Torah, de la séparation d'avec les nations.
Il leur enlevait le poids d'être juifs. II supprimait aussi, de
ce fait, les causes permanentes de l'oppression. II était une
alternative à la vie juive qui n'était pas le
passage au christianisme et à l'islam, également méprisés,
et qui ne les protégeait pas, puisque la marque juive subsistait
après la conversion, comme l'histoire l'avait montré.
Texte extrait de : Alain Besançon, Le malheur
du siècle, sur le communisme, le nazisme et l'unicité
de la Shoah ( Paris, Fayard, 1998 ) Retour
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L'originalité
du totalitarisme soviétique
: idéocratie et logocratie ou le "régime idéologique"
qui impose le monopole d'une vérité officielle.
L'originalité du totalitarisme
soviétique : idéocratie et logocratie ou le "régime
idéologique"
En quoi donc consiste le phénomène totalitaire? Raymond
Aron retient les cinq éléments suivants
I. La dévolution à un parti du monopole de l'activité
politique.
II. Lequel est animé d'une idéologie qui devient,
parce qu'il lui confère une autorité absolue, la vérité
officielle de l'Etat.
III. Pour répandre cette vérité, l'Etat se réserve
le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion.
IV. La plupart des activités économiques et professionnelles
sont soumises a l'Etat et deviennent d'une certaine façon
partie de l'Etat lui-même.
V. Tout étant désormais activité d'Etat et toute
activité étant soumise à l'idéologie, une
faute commise dans une activité économique ou professionnelle
est simultanément une faute idéologique.
L'originalité absolue de ce régime par rapport a tous
les régimes connus, ce par quoi il ne peut être imaginé
à l'avance ni compris tant qu'il n'a pas été éprouvé
d'expérience, tient à la position occupée par l'idéologie.
Elle est le principe et la fin du régime, et le totalitarisme
s'ordonne à elle comme un moyen. L'idéologie seule
- Raymond Aron le souligne - donne au despotisme son visage nouveau
et l'oblige à mobiliser de manière inouïe les ressources
sociales immensé-ment accrues par le fait industriel. Plutôt
que "totalitarisme" conviendrait le mot idéocratie
(qu'Aron cite), ou logocratie, que Milosz propose. Disons simplement,
avec Soljénitsyne et Raymond Aron lui-même, à un
détour de son livre : régime idéologique.
Alain Besançon "De
la difficulté de définir le régime soviétique",
"Court traité de soviétologie à l'usage des
autorités civiles, militaires et religieuses" in Présent
soviétique et passé russe, Paris, Librairie Générale
Française, 1980. Retour totalitarisme
... Retour sommaire.
L'U.R.S.S.:
un régime idéologique.
Ce régime décrète l'existence préalable
de sa vision du monde et cherche à plier le monde réel
à cette idée. Alain Besançon le compare à
un moulin qu'on voudrait faire fonctionner comme un château et
explique pourquoi ce régime échappe aux catégories
de la pensée politique et unit volonté révolutionnaire
et fossilisation du réel.
L'U.R.S.S.: un régime idéologique
Le régime soviétique est entièrement suspendu
à l'idéologie, et l'idéologie dépend à
son tour d'une réalité à laquelle elle s'efforce
indéfiniment de donner consistance - ce pour quoi le régime
est rude et pesant - et qui néanmoins refuse d'exister,
ce qui ôte à ce régime sa consistance et le prive
de réalité.
Si on le considère dans la réalité réelle,
rien de si imposant que ce régime, de si impressionnant que les
organes, mais comme il n'a pas de but commun avec elle, il semble impuissant
dans sa toute puissance et ne la gouverne pas plus que la belette ne
gouverne le lapin au cou duquel elle est accrochée.
Si on considère la réalité fictive, il faut croire
à celle-ci pour croire au régime et pour qu'un y croie
celui-ci est obligé de se cacher.
Là où le raisonnement se dérobe, je ferai appel
au mythe, et quand les sages demeurent perplexes, c'est un fol qui nous
expliquera la nature du régime soviétique.
J'ouvre Don Quichotte, deuxième partie, chapitre dix-neuf
"Ils découvrirent un grand moulin qui était établi
au milieu du fleuve et don Quichotte l'eut à peine aperçu
qu'il s'écria d'une voix haute ; Regarde, ami Sancho, voilà
qu'un découvre la ville, le château ou la forteresse ou
doit être quelque chevalier opprimé, quelque reine
infante ou princesse violentée au secours desquels je suis conduit
ici.
- Quelle diable de ville. de forteresse ou de château dites vous
là seigneurs. répondit Sancho. Ne voyez vous pas que c'est
un moulin à eau, bâti sur la rivière, un moulin
à battre le blé ?
- Tais-toi, Sancho, s'écria don Quichotte ; bien que cela,
ait l'air d'un moulin, ce n'en est pas un. Ne t'ai-je pas dit que
les enchantements transforment les choses et les font sortir de leur
état naturel ? Je ne veux pas dire qu'ils les transforment réellement
d'un être en un autre, nais qu'ils les font paraître autres
choses..
Le moulin à blé, c'est
la Russie. Le château où l'infante est violentée,
c'est la Russie imaginée par le révolutionnaire. Le pouvoir
révolutionnaire, c'est le pouvoir de don Quichotte. Mais
pouvoir sur un moulin, ou sur un chàteau ? L'idéologie
fait voir un château derrière les apparences du moulin
et par une inversion véritablement folle, c'est la réalité
qui semble le produit d'un enchantement. Il n'y a pas transformation
" apocalyptique " de la réalité imaginaire par
la réalité réelle, du château par le moulin.
Le moulin sera donc gouverné comme un château et non
comme un moulin, Selon la perspective choisie, ce gouvernement paraîtra
tour à tour puissant et impuissant. Tout ce qui dans le moulin
rappelle le moulin est éliminé ; les meules et les roues
sont brisées et le meunier est rééduqué.
Le meunier, donc, croit vivre sous un despotisme parfait et qu'il ne
peut avouer : Tais-toi, Sancho! Et pourtant le moulin reste un moulin,
le château refuse de se manifester. Comme il faut vivre, le gouverneur
partage avec le meunier le pain que celui-ci fabrique tant bien que
mal dans un coin. Le meunier alors dans son moulin abimé,
mais plus moulin que jamais, se demande s'il n'est pas le maître,
meunier et non pas infante, seul existant. Il subit le pouvoir comme
un hôte incommode ou comme un mauvais rêve. En ce sens il
vit sous l'anarchie : l'anarchie tyrannique pourrait être la plus
approximative définition d'un régime qui se définit
lui-même comme une "archie" organique, sans conflit.
La fable fait comprendre pourquoi le régime soviétique
esquive Aristote, Montesquieu, Raymond Aron. Comme au jeu du bonneteau,
il n'est pas localisable. Il veut combiner les trois bons gouvernements.
Mais débusqué de cette position il ne s'arrête pas
non plus aux trois mauvais. Il correspond au despotisme de Montesquieu
à la condition de préciser que Montesquieu ne connaissait
pas le despotisme dont il parlait et ne faisait que le rêver.
Ensuite on s'aperçoit que ce despotisme est sans despote.
Le marxiste est plus dérouté que quiconque. Il cherche
la base sociale de la superstructure idéologique au moment où
le pouvoir applique à transformer la société en
épiphénomène d'une doctrine. Le régime
agit en idéaliste absolu. Il soumet l'ontologique au logique.
Mais à l'instar de don Quichotte il fait passer l'enchantement
de sa pensée aux choses et il croit être matérialiste.
Le totalitarisme dérive-t-il du projet révolutionnaire
? Oui, mais à côté du projet il y a le déjà
là idéologique. La transformation de la réalité
sur le modèle d'une réalité déclarée
immanente, mais fictive et illusoire, a pour résultat de figer
la première, tout en l'obligeant à mimer la seconde. Mais
ce n'est pas parce qu'il cesse de battre le blé que le moulin
devient château. C'est un moulin arrêté. Le régime
sécrète donc en même temps la révolution
et la conservation. L'utopie, parce qu'elle est tenue pour réalisée,
englue le réel et stérilise l'imagination. La destruction
(que Bakounine identifiait à la création) n'est pas décrétée
par une inspiration prométhéenne mais par la fantaisie
de plomb du fonctionnaire subalterne.
Alain Besançon "De la difficulté de définir
le régime soviétique", "Court traité
de soviétologie à l'usage des autorités civiles,
militaires et religieuses" in Présent soviétique
et passé russe, Paris, Librairie Générale Française,
1980. Retour communisme ... Retour
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L'U.R.S.S.: mensonge et falsification du réel.
L'utopie soviétique ne prétend pas être un idéal,
mais une science à la réalisation inéluctable.
Sa non application alors qu'elle est arrivée au pouvoir rend
nécessaire un mensonge généralisé, décrit
par Boris Souvarine, la terreur et la
falsification des mots qui décompose les esprits et empoisonne
les consciences.
L'U.R.S.S.: mensonge et falsification du
réel : L'écart
Mais là n'est pas encore la clef de l'énigme. Le paradoxe,
le paralogisme déroutant, vient d'ailleurs. Il vient de ce qu'il
ne suffit pas que l'utopie soit au pouvoir pour se réaliser.
Il y a un écart que soixante ans d'efforts ont été
impuissants à combler entre ce que doit être l'U.R.S.S.,
pour vérifier la doctrine, et ce qu'elle est, Si l'utopie
avait été morale, l'écart entre le voulu et l'accompli
serait tolérable, et le communisme aurait été un
idéal vers lequel il était possible de tendre sans prétendre
l'atteindre. "Soyez saints comme je suis Saint", dit l'Eternel
à son peuple. Il s'y efforce en sachant qu'il ne le peut. Mais
l'utopie était scientifique. C'est naturellement que la
surnature devait naître de la nature, la surréalité
de la réalité. Or elle n'est pas née. Elle
n'a jamais connu le plus petit début de naissance. L'Empire russe
a été soumis, mille fois brassé, pétri,
coulé au moule de l'idéologie, mais la matière
refusait d'adhérer à la forme. Entre L'U.R.S.S, des témoignages
candides et l'U.R.S.S. des journaux, des revues officielles, des touristes
mis en condition un hiatus s'ouvrait, le même depuis le prémier
jour, absolu, irréductible. L'idéologie restait un spectre
en quête d'un corps. L'incarnation ne se faisait pas. Le socialisme
restait, si j'ose user d'un terme de théologie, docète
( ).
La construction du socialisme revenait à la construction d'une
fiction. Hélas!la Russie était traditionnellement douée
pour jouer ce rôle.
"La Russie trompe et ment, écrivait Michelet dans ses Légendes
démocratiques du Nord. C'est une fantasmagorie, un mirage,
c'est l'empire de l'illusion... un crescendo de mensonges, de faux-semblants
et d'illusions".
Près d'un siècle plus tard, en
1938, et avec tout le poids de l'expérience, Boris Souvarine
écrivait : "L'U.R.S.S. est le pays du mensonge, du mensonge
absolu, du mensonge intégral. Staline et ses sujets mentent
toujours, à tout instant, en toute circonstance et à
force de mentir ne savent même plus s'ils mentent. Et quand chacun
ment, personne ne ment plus en mentant. Là où tout ment,
rien ne ment. L'U.R.S.S. n'est qu'un mensonge de la base au faite. Dans
les quatre mots que représentent ces quatre initiales, il n'y
a pas moins de quatre mensonges.
La Constitution contient plusieurs mensonges par article. Le mensonge
est l'élément naturel de la société pseudo-soviétique.
Staline, d'après la loi fondamentale, n'existe pas mensonge.
Le Politbureau, suivant les documents officiels, n'a jamais existé
: mensonge.
Le Parti, élite de la population : mensonge.
Les droits du peuple, la démocratie, les libertés : mensonges.
Les plans quinquennaux, les statistiques, les résultats, les
réalisations : mensonges [...] les assemblées, les congrès
théâtre, mise en scène.
La dictature du prolétariat immense imposture.
La spontanéité des masses : méticuleuse organisation.
La droite, la gauche : mensonge et mensonge.
Stakhanov : un menteur. Le stakhanovisme : un mensonge.
La vie joyeuse : une farce lugubre.
L'homme nouveau : un ancien gorille.
La culture une inculture.
Le chef génial : un tyran obtus. Le socialisme un mensonge éhonté..."
Je souscris à ce jugement sauf sur un point : ce mensonge
n'est pas un vrai mensonge. Je m'en expliquerai dans un instant.
Quarante ans ont passé depuis ce témoignage de Souvarine.
Des millions de Russes sont venus au monde, ont vieilli, sont morts.
Les champs ont reverdi maintes fois, ont changé de forme. Des
villes immenses, des usines colossales se sont bâties, se sont
délabrées. Tout cela est né, a grandi, s'achemine
vers la caducité. Une chose a échappé au cycle
de la vie : le socialisme. Il existait à l'état de théorie
dans l'esprit de Lénine. Le 7 novembre 1917, Lénine
a pris le pouvoir, mais le socialisme est resté à l'état
de théorie. Le pouvoir s'est maintenu, la réalité
a évolué, mais le socialisme a gardé la pureté,
l'incorruptibilité du non-etre.
Que pouvait alors tenter le pouvoir communiste qui reposait tout
entier sur la justesse, sur la scientificité de la théorie
?
D'une part, faire comme si. A mesure que la réalité
dérive comme elle peut loin du "socialisme", la parole
et l'écrit publics la décrivent comme "un socialisme
en construction". Une scission entre la réalité
et la surréalité se produit. L'art de la parole consiste
en ce que la réalité verbale ressemble extérieurement
à la réalité, colle à elle, la serre au
maximum. Jamais pourtant ne se produit le miracle de "l'adaequatio
rei et intellectus", de l'adéquation, plutôt, de la
chose et du mot. Mais cette scission, il faut la nier dans son principe.
Il faut donc que les hommes démentent
la réalité et confirment la surréalité
par des votes, des applaudissements, des sourires épanouis. Pour
cela, il faut la terreur. "Unique réalité,
écrit encore Souvarine : la terreur, qui décompose les
esprits et empoisonne les consciences". Le mensonge est le
premier corollaire de la terreur." Il faut, selon moi, retourner
la phrase : ( dans le régime idéologique, l' ) unique
réalité ( est ) : le mot falsifié qui décompose
les esprits et empoisonne les consciences.
Alain Besançon "De la difficulté
de définir le régime soviétique", "Court
traité de soviétologie à l'usage des autorités
civiles, militaires et religieuses" in Présent soviétique
et passé russe, Paris, Librairie Générale Française,
1980. Retour communisme ... Retour
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