XXes : Les totalitarismes
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Textes sur le Totalitarisme par Alain Besançon
La falsification nazie du bien.
"Biblisme" nazi.
"Biblisme" communiste.
L'originalité du totalitarisme soviétique :
L'U.R.S.S.: un régime idéologique
.
L'U.R.S.S.: mensonge et falsification du réel.
 

Résumé : Les Totalitarismes par Alain Besançon
La falsification nazie du bien. L'horreur du génocide manfeste une transcendance négative qui recouvre les métaphores de l'extermination d'une morale de l'effort. Il s'agit d'aboutir à 'un retour à la hiérarchie naturelle des races, renversée par le judéo-christianisme et le règne de l'argent.
"Biblisme" nazi. La pensée nazie fait de l'histoire Allemande une imitation perverse et jaouse de l'histoire sainte du peuple juif. Elle applique brutalement les idées développées par Hegel, qui reprend certains des arguments de Marcion et de Voltaire pour affirmer la radicale séparation des juifs et de l'univers humain.
"Biblisme" communiste. Annonçant le règne du prolétariat comme celui d'un sauveur universel, abolissant le règne de l'intérêt et le fardeau des commandements, il pouvait séduire des chrétiens et offrir une porte de sortie du judaïsme.
Interprétation du communisme par Alain Besançon
L'originalité du totalitarisme soviétique : idéocratie et logocratie ou le "régime idéologique" qui impose le monopole d'une vérité officielle.
L'U.R.S.S.: un régime idéologique
. Ce régime décrète l'existence préalable de sa vision du monde et cherche à plier le monde réel à cette idée. Alain Besançon le compare à un moulin qu'on voudrait faire fonctionner comme un château et explique pourquoi ce régime échappe aux catégories de la pensée politique et unit volonté révolutionnaire et fossilisation du réel.
L'U.R.S.S.: mensonge et falsification du réel. L'utopie soviétique ne prétend pas être un idéal, mais une science à la réalisation inéluctable. Sa non application alors qu'elle est arrivée au pouvoir rend nécessaire un mensonge généralisé, décrit par Boris Souvarine, la terreur et la falsification des mots qui décompose les esprits et empoisonne les consciences.

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La falsification nazie du bien. L'horreur du génocide manifeste une transcendance négative qui recouvre les métaphores de l'extermination d'une morale de l'effort. Il s'agit d'aboutir à 'un retour à la hiérarchie naturelle des races, renversée par le judéo-christianisme et le règne de l'argent.
La falsification nazie du bien.
Si on essaie de regarder attentivement l'ensemble des opérations qui se pratiquaient sur un peuple dans les six camps ( d'extermination ) énumérés plus haut, les mots manquent, les concepts font défaut, l'imagination se refuse à concevoir et la mémoire à retenir. Nous sommes hors de l'humain, comme si nous nous trouvions devant une transcendance négative. L'idée du démoniaque vient alors irrésistiblement.
Ce qui signe à nos yeux le démoniaque est que ces actes ont été accomplis au nom d'un bien, sous le couvert d'une morale. La destruction morale a pour instrument une falsification du bien telle que, le criminel, dans une mesure impossible à préciser, puisse tenir à distance la conscience qu'il fait le mal.
Himmler a prononcé pendant la guerre de nombreux discours devant les officiers supérieurs et les chefs de service de la SS. Le ton est toujours celui de l'exhortation morale.
Voici un texte qui s'élève au-dessus des contingences de l'époque, au-dessus même des intérêts immédiats du Reich et qui s'élève à l'universel:
" Tout ce que nous faisons doit être justifié par rapport à nos ancêtres. Si nous ne retrouvons pas cette attache morale, la plus profonde et la meilleure parce que la plus naturelle, nous ne serons pas capables à ce niveau de vaincre le christianisme et de constituer ce Reich germanique qui sera une bénédiction pour la terre entière. Depuis des millénaires, c'est le devoir de la race blonde que de dominer la terre et de toujours lui apporter bonheur et civilisation " (9 juin 1942)
Le bien, selon le nazisme, consiste à restaurer un ordre naturel corrompu par l'histoire. La correcte hiérarchisation des races a été bouleversée par ces événements funestes que sont le christianisme ("cette peste, la pire maladie qui nous ait atteints dans toute notre histoire "), la démocratie, le règne de l'or, le bolchevisme, les juifs.
L'ordre naturel est couronné par le Reich allemand, mais fait une place aux autres Germains
que sont les Scandinaves, les Hollandais, les Flamands. On peut même laisser intact l'Empire britannique qui est "un empire mondial créé par la race blanche". En dessous, les Français, les Italiens. Encore en dessous les Slaves, qui seront esclavagisés et réduits en nombre : Himmler envisage une "diminution" de trente millions.
À l'intérieur de la société, on restaurera aussi l'ordre naturel qui veut que dominent les meilleurs, les plus durs
, les plus purs, les plus chevaleresques dont les exemples vivants sont fournis par l'élite de la Waffen-SS. Quand Himmler prononce ce discours, les incurables, les handicapés, les aliénés de la " race " allemande ont déjà été euthanasiés clandestinement dans les hôpitaux et les asiles.
Tout cela ne se fera pas, poursuit Himmler, sans un combat d'une dureté extrême.
Dans ses discours, il fait constamment appel à l'héroïsme, au dépassement de soi
, au sens du devoir supérieur envers le Reich, particulièrement quand il s'agit d'exécuter des ordres pénibles: "Nous devons attaquer les tâches idéologiques et répondre au destin quel qu'il soit; toujours nous devons être debout, ne jamais tomber, ne jamais faiblir, mais toujours être présents jusqu'à ce que la vie s'éteigne ou que la tâche de chacun soit accomplie."
La "solution finale", par certains aspects, n'est qu'un problème technique, comme l'épouillage quand il y a danger de typhus :. Détruire les poux ne relève pas d'une conception du monde. C'est une question de propreté. [...] Nous n'aurons bientôt plus de poux" (24 avril 1943). La métaphore de l'insecte à détruire apparaît régulièrement dans le champ de l'extermination idéologique. Lénine en avait déjà usé. Mais Himmler, bon chef, dit cela pour rassurer et encourager son auditoire. Il sait que ce n'est pas si simple, que des faux scrupules peuvent se lever et que pour accomplir un certain type de tâche "il faut toujours avoir conscience du fait que nous nous trouvons dans un combat racial, primitif, naturel et originel" ( décembre 1943). Ces quatre adjectifs décrivent adéquatement la note de l'éthique nazie.
Texte extrait de : Alain Besançon, Le malheur du siècle, sur le communisme, le nazisme et l'unicité de la Shoah ( Paris, Fayard, 1998 ) Retour totalitarisme ... Retour sommaire.

"Biblisme" nazi. La pensée nazie fait de l'histoire Allemande une imitation perverse et jaouse de l'histoire sainte du peuple juif. Elle applique brutalement les idées développées par Hegel, qui reprend certains des arguments de Marcion et de Voltaire pour affirmer la radicale séparation des juifs et de l'univers humain.
"Biblisme" nazi
.
On affirme que Gobineau et Nietzsche, dont se réclamaient parfois les nazis, n'étaient pas antisémites. De fait, ils faisaient profession d'admirer les Juifs, parce que ceux-ci étaient une " race supérieure ", une "aristocratie " (Gobineau) ; qu'ils ne se dissolvaient pas dans la masse des " derniers hommes " engendrés par la démocratie, que l'antisémitisme était au surplus une vulgarité démocratique (Nietzsche).
Il n'est pas nécessaire de gratter profond pour deviner, sous l'admiration de surface, l'envie, la jalousie. Dans le nationalisme allemand, l'exaltation de la nation et du peuple prend ou imite la forme de l'élection providentielle du peuple juif. C'est une élection qui ne doit rien à la providence, maïs qui est un produit de l'histoire et de la nature, et fait que le peuple allemand reçoit l'héritage panhumain transmis par la succession des peuples. Le nationalisme russe s'est contenté de transposer aux Slaves et au peuple russe ce qui était promis aux Germains et aux Allemands.
Puisque c'est la nature et la terre qui donnent l'élection, il est cohérent que le peuple juif soit la négation vivante de la nature et de la terre.
C'est ce que souligne le jeune Hegel: " Le premier acte par lequel Abraham devint le père d'une nation est une scission qui déchire les liens de la vie commune et de l'amour, le tout des liens des rapports dans lesquels il avait vécu jusque-là avec les hommes et la nature." "Abraham était un étranger sur la terre [...]. Le monde entier, son opposé absolu, était maintenu dans l'existence par un Dieu qui lui restait étranger, un Dieu dont aucun élément dans la nature ne devait participer [...]. C'est seulement grâce au Dieu qu'il entrait aussi en rapport avec le monde [...]. Illui était impossible de rien aimer." . Il y avait dans le Dieu jaloux d'Abraham et de sa descendance l'exigence effarante que lui et sa nation fassent les seuls à avoir un Dieu."
Leur rapport à Dieu retranche les juifs de l'humanité. Ils ne peuvent appartenir à aucune communauté, car le sacré, par exemple éleusinien, de cette communauté leur est éternellement étranger, " ils ne le voient ni ne le sentent ". Ils ne participent pas non plus à l'héroïsme épique. "En Égypte, de grandes choses sont accomplies pour les Juifs, mais eux-mêmes n'entreprennent pas d'actions héroïques; pour eux, l'Égypte subit toutes sortes de calamités et de misères, c'est au milieu de lamentations universelles qu'ils se retirent chassés par les malheureux Égyptiens, mais ils n'éprouvent que la joie maligne du lâche dont l'ennemi se trouve terrassé sans que lui-même intervienne." Aussi, leur dernier acte en Égypte est un "vol".
Hegel estime intolérable la prétention des juifs à l'élection, l'absolue dépendance qu'ils avouent à l'égard d'un Dieu que lui juge, pour sa part (du moins dans sa jeunesse, car il évolua ensuite), étranger à l'homme, ennemi de sa noblesse et de sa liberté. L'esprit d'Abraham, parce qu'il contenait l'idée de ce Dieu, fait du juif "l'unique favori", conviction qui est aussi la racine de son "mépris pour le monde entier ". Esclaves proclamés de leur Dieu, les juifs ne peuvent accéder à la dignité de l'homme fibre: . Les Grecs devaient être égaux parce que tous libres ; les Juifs, parce que tous incapables d'indépendance. "
C'est pourquoi Hegel, ouvertement marcionite, considère le Dieu des chrétiens comme fondamentalement différent du Dieu juif: "Jésus ne combattit pas seulement une partie du destin juif; car il n'avait partie liée avec aucune autre, mais il s'opposa à lui dans sa totalité."
Hegel traduit dans le ton de la grande philosophie des sentiments, conscients ou non, qui existent dans l'âme païenne quand elle est mise en présence du mystère surnaturel d'Israël, qu'elle ressent en effet comme étranger, ennemi de toute nature; qui existent aussi dans des âmes baptisées. Ces affects obscurs furent mieux conceptualisés par la pensée allemande que par les autres.
Harnack, qui fut la grande autorité théologique de l'Allemagne wilhelmienne et du protestantisme libéral européen, fit à l'université de Berlin, devant tous les étudiants, des conférences réunies sous le titre L'Essence du christianisme. Cette essence se développe en quatre grands moments historiques : le moment juif, le moment grec, le moment latin, enfin le moment allemand qui en est l'accomplissement le plus pur. Il composa un livre en faveur de Marcion qu'il n'hésita pas à mettre en parallèle avec Martin Luther, le fonda-teur du " christianisme allemand".
Les Russes, de leur côté, produisirent une abondante littérature sur le christianisme russe, le Christ russe, voire la Russie-Christ. Léon Bloy et Péguy plaidèrent pour la France un privilège de préférence de la part de Dieu. Cependant, dans ce dernier pays, la thématique anti juive ne fut pas orchestrée par les grands esprits, seulement par les médiocres.Le drame fut qu'elle descendit dans les âmes basses et folles des chefs nazis.
Voici Hitler, caricaturant Hegel devant Rauschning: "Le juif est une créature d'un autre Dieu. Il faut qu'il soit sorti d'une autre souche humaine. L'Aryen et le juif, je les oppose l'un à l'autre, et si je donne à l'un le nom d'homme, je suis obligé de donner un nom différent à l'autre. Ils sont aussi éloignés l'un de l'autre que les espèces animales de l'espèce humaine. Ce n'est pas que j'appelle le juif un animal. Il est beaucoup plus éloigné de l'animal que nous, Aryens. C'est un être étranger à l'ordre naturel, un être hors nature." Rauschning rapporte encore ce propos : "Il ne peut y avoir deux peuples élus. Nous sommes le peuple de Dieu" C'est pure rhétorique, car Hitler était parfaitement athée du Dieu juif et chrétien. Mais elle montre comment l'antisémitisme délirant de Hitler se coule dans la forme biblique d'une "perversa imitatio" de l'histoire sainte juive.
Le peuple aryen, élu, la race germanique choisie purifie la terre allemande comme Israël a purifié la terre de Canaan
. C'est la première étape de l'histoire du salut.
La seconde est l'élimination du christianisme enjuivé, qui porte au comble la lâcheté juive et l'abâtardissement démocratique.
La troisième est le triomphe des âmes magnanimes qui pourront à la rigueur se référer à un christianisme germanisé, ou, mieux encore, aux vieux dieux du panthéon naturel préchrétien. Nietzsche et Wagner, après être passés dans l'essoreuse de l'idéologie nazie, peuvent être proposés, mutilés, ensauvagés, abrutis, comme les patrons de la nouvelle culture.
Texte extrait de : Alain Besançon, Le malheur du siècle, sur le communisme, le nazisme et l'unicité de la Shoah ( Paris, Fayard, 1998 ) Retour totalitarisme ... Retour sommaire.

"Biblisme" communiste. Annonçant le règne du prolétariat comme celui d'un sauveur universel, abolissant le règne de l'intérêt et le fardeau des commandements, il pouvait séduire des chrétiens et offrir une porte de sortie du judaïsme.

"Biblisme" communiste.
Si le nazisme offre une contrefaçon de l'Ancien Testament, le communisme offre une contrefaçon à la fois de l'Ancien et du Nouveau. La perversa imitatio du judaïsme et du christianisme, qui fait son
charme, est un fait si reconnu qu'il suffit de quelques mots pour le caractériser.
Cette idéologie propose un médiateur et un rédempteur. Le "prolétariat ", l'" exploité ", celui qui n'a rien, va ouvrir au monde la porte de sa libération. Il est aux autres classes ce qu'Israël est parmi les nations, ce que le "reste d'Israël " est à Israël. Il est le serviteur souffrant d'Isaie et il est le Christ. Il est le fruit de l'histoire naturalisée, comme l'autre l'est de l'histoire sainte.
Le communisme est à ces divers titres séducteur pour le juif comme pour le chrétien qui croit reconnaître la bonne nouvelle annoncée aux pauvres et aux petits. Il est un universalisme, puisque, sous lui, il n'y a plus ni juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, ainsi que l'a promis saint Paul. Il abolit les barrières nationales, ce qui équivaut au salut promis aux "nations". Il apporte la paix et la justice du royaume messianique. Il surmonte le régime de l'intérêt, tarit "les eaux glacées du calcul égoïste". Le pur amour fénelonien, le désintéressement kantien vont s'épanouir dans ce climat nouveau.
Le communisme promettait aux juifs la suppression du fardeau des commandements
, de la haie de la Torah, de la séparation d'avec les nations. Il leur enlevait le poids d'être juifs. II supprimait aussi, de ce fait, les causes permanentes de l'oppression. II était une alternative à la vie juive qui n'était pas le
passage au christianisme et à l'islam, également méprisés, et qui ne les protégeait pas, puisque la marque juive subsistait après la conversion, comme l'histoire l'avait montré.
Texte extrait de : Alain Besançon, Le malheur du siècle, sur le communisme, le nazisme et l'unicité de la Shoah ( Paris, Fayard, 1998 ) Retour totalitarisme ... Retour sommaire.

L'originalité du totalitarisme soviétique : idéocratie et logocratie ou le "régime idéologique" qui impose le monopole d'une vérité officielle.
L'originalité du totalitarisme soviétique : idéocratie et logocratie ou le "régime idéologique"
En quoi donc consiste le phénomène totalitaire? Raymond Aron retient les cinq éléments suivants
I. La dévolution à un parti du monopole de l'activité politique.
II. Lequel est animé d'une idéologie qui devient, parce qu'il lui confère une autorité absolue, la vérité officielle de l'Etat.
III. Pour répandre cette vérité, l'Etat se réserve le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion.
IV. La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises a l'Etat et deviennent d'une certaine façon partie de l'Etat lui-même.
V. Tout étant désormais activité d'Etat et toute activité étant soumise à l'idéologie, une faute commise dans une activité économique ou professionnelle est simultanément une faute idéologique.
L'originalité absolue de ce régime par rapport a tous les régimes connus, ce par quoi il ne peut être imaginé à l'avance ni compris tant qu'il n'a pas été éprouvé d'expérience, tient à la position occupée par l'idéologie. Elle est le principe et la fin du régime, et le totalitarisme s'ordonne à elle comme un moyen. L'idéologie seule - Raymond Aron le souligne - donne au despotisme son visage nouveau et l'oblige à mobiliser de manière inouïe les ressources sociales immensé-ment accrues par le fait industriel. Plutôt que "totalitarisme" conviendrait le mot idéocratie (qu'Aron cite), ou logocratie, que Milosz propose. Disons simplement, avec Soljénitsyne et Raymond Aron lui-même, à un détour de son livre : régime idéologique.
Alain Besançon "De la difficulté de définir le régime soviétique", "Court traité de soviétologie à l'usage des autorités civiles, militaires et religieuses" in Présent soviétique et passé russe, Paris, Librairie Générale Française, 1980. Retour totalitarisme ... Retour sommaire.

L'U.R.S.S.: un régime idéologique. Ce régime décrète l'existence préalable de sa vision du monde et cherche à plier le monde réel à cette idée. Alain Besançon le compare à un moulin qu'on voudrait faire fonctionner comme un château et explique pourquoi ce régime échappe aux catégories de la pensée politique et unit volonté révolutionnaire et fossilisation du réel.
L'U.R.S.S.: un régime idéologique

Le régime soviétique est entièrement suspendu à l'idéologie, et l'idéologie dépend à son tour d'une réalité à laquelle elle s'efforce indéfiniment de donner consistance - ce pour quoi le régime est rude et pesant - et qui néanmoins refuse d'exister, ce qui ôte à ce régime sa consistance et le prive de réalité.
Si on le considère dans la réalité réelle, rien de si imposant que ce régime, de si impressionnant que les organes, mais comme il n'a pas de but commun avec elle, il semble impuissant dans sa toute puissance et ne la gouverne pas plus que la belette ne gouverne le lapin au cou duquel elle est accrochée.
Si on considère la réalité fictive, il faut croire à celle-ci pour croire au régime et pour qu'un y croie celui-ci est obligé de se cacher.
Là où le raisonnement se dérobe, je ferai appel au mythe, et quand les sages demeurent perplexes, c'est un fol qui nous expliquera la nature du régime soviétique.
J'ouvre Don Quichotte, deuxième partie, chapitre dix-neuf
"Ils découvrirent un grand moulin qui était établi au milieu du fleuve et don Quichotte l'eut à peine aperçu qu'il s'écria d'une voix haute ; Regarde, ami Sancho, voilà qu'un découvre la ville, le château ou la forteresse ou doit être quelque chevalier opprimé, quelque reine infante ou princesse violentée au secours desquels je suis conduit ici.
- Quelle diable de ville. de forteresse ou de château dites vous là seigneurs. répondit Sancho. Ne voyez vous pas que c'est un moulin à eau, bâti sur la rivière, un moulin à battre le blé ?
- Tais-toi, Sancho, s'écria don Quichotte ; bien que cela, ait l'air d'un moulin, ce n'en est pas un. Ne t'ai-je pas dit que les enchantements transforment les choses et les font sortir de leur état naturel ? Je ne veux pas dire qu'ils les transforment réellement d'un être en un autre, nais qu'ils les font paraître autres choses..
Le moulin à blé, c'est la Russie. Le château où l'infante est violentée, c'est la Russie imaginée par le révolutionnaire. Le pouvoir révolutionnaire, c'est le pouvoir de don Quichotte. Mais pouvoir sur un moulin, ou sur un chàteau ? L'idéologie fait voir un château derrière les apparences du moulin et par une inversion véritablement folle, c'est la réalité qui semble le produit d'un enchantement. Il n'y a pas transformation " apocalyptique " de la réalité imaginaire par la réalité réelle, du château par le moulin. Le moulin sera donc gouverné comme un château et non comme un moulin, Selon la perspective choisie, ce gouvernement paraîtra tour à tour puissant et impuissant. Tout ce qui dans le moulin rappelle le moulin est éliminé ; les meules et les roues sont brisées et le meunier est rééduqué. Le meunier, donc, croit vivre sous un despotisme parfait et qu'il ne peut avouer : Tais-toi, Sancho! Et pourtant le moulin reste un moulin, le château refuse de se manifester. Comme il faut vivre, le gouverneur partage avec le meunier le pain que celui-ci fabrique tant bien que mal dans un coin. Le meunier alors dans son moulin abimé, mais plus moulin que jamais, se demande s'il n'est pas le maître, meunier et non pas infante, seul existant. Il subit le pouvoir comme un hôte incommode ou comme un mauvais rêve. En ce sens il vit sous l'anarchie : l'anarchie tyrannique pourrait être la plus approximative définition d'un régime qui se définit lui-même comme une "archie" organique, sans conflit.
La fable fait comprendre pourquoi le régime soviétique esquive Aristote, Montesquieu, Raymond Aron. Comme au jeu du bonneteau, il n'est pas localisable. Il veut combiner les trois bons gouvernements. Mais débusqué de cette position il ne s'arrête pas non plus aux trois mauvais. Il correspond au despotisme de Montesquieu à la condition de préciser que Montesquieu ne connaissait pas le despotisme dont il parlait et ne faisait que le rêver. Ensuite on s'aperçoit que ce despotisme est sans despote.
Le marxiste est plus dérouté que quiconque. Il cherche la base sociale de la superstructure idéologique au moment où le pouvoir applique à transformer la société en épiphénomène d'une doctrine. Le régime agit en idéaliste absolu. Il soumet l'ontologique au logique. Mais à l'instar de don Quichotte il fait passer l'enchantement de sa pensée aux choses et il croit être matérialiste.
Le totalitarisme dérive-t-il du projet révolutionnaire ? Oui, mais à côté du projet il y a le déjà là idéologique. La transformation de la réalité sur le modèle d'une réalité déclarée immanente, mais fictive et illusoire, a pour résultat de figer la première, tout en l'obligeant à mimer la seconde. Mais ce n'est pas parce qu'il cesse de battre le blé que le moulin devient château. C'est un moulin arrêté. Le régime sécrète donc en même temps la révolution et la conservation. L'utopie, parce qu'elle est tenue pour réalisée, englue le réel et stérilise l'imagination. La destruction (que Bakounine identifiait à la création) n'est pas décrétée par une inspiration prométhéenne mais par la fantaisie de plomb du fonctionnaire subalterne.
Alain Besançon "De la difficulté de définir le régime soviétique", "Court traité de soviétologie à l'usage des autorités civiles, militaires et religieuses" in Présent soviétique et passé russe, Paris, Librairie Générale Française, 1980.
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L'U.R.S.S.: mensonge et falsification du réel
. L'utopie soviétique ne prétend pas être un idéal, mais une science à la réalisation inéluctable. Sa non application alors qu'elle est arrivée au pouvoir rend nécessaire un mensonge généralisé, décrit par Boris Souvarine, la terreur et la falsification des mots qui décompose les esprits et empoisonne les consciences.
L'U.R.S.S.: mensonge et falsification du réel
: L'écart
Mais là n'est pas encore la clef de l'énigme. Le paradoxe, le paralogisme déroutant, vient d'ailleurs. Il vient de ce qu'il ne suffit pas que l'utopie soit au pouvoir pour se réaliser. Il y a un écart que soixante ans d'efforts ont été impuissants à combler entre ce que doit être l'U.R.S.S., pour vérifier la doctrine, et ce qu'elle est, Si l'utopie avait été morale, l'écart entre le voulu et l'accompli serait tolérable, et le communisme aurait été un idéal vers lequel il était possible de tendre sans prétendre l'atteindre. "Soyez saints comme je suis Saint", dit l'Eternel à son peuple. Il s'y efforce en sachant qu'il ne le peut. Mais l'utopie était scientifique. C'est naturellement que la surnature devait naître de la nature, la surréalité de la réalité. Or elle n'est pas née. Elle n'a jamais connu le plus petit début de naissance. L'Empire russe a été soumis, mille fois brassé, pétri, coulé au moule de l'idéologie, mais la matière refusait d'adhérer à la forme. Entre L'U.R.S.S, des témoignages candides et l'U.R.S.S. des journaux, des revues officielles, des touristes mis en condition un hiatus s'ouvrait, le même depuis le prémier jour, absolu, irréductible. L'idéologie restait un spectre en quête d'un corps. L'incarnation ne se faisait pas. Le socialisme restait, si j'ose user d'un terme de théologie, docète ( ).
La construction du socialisme revenait à la construction d'une fiction. Hélas!la Russie était traditionnellement douée pour jouer ce rôle.

"La Russie trompe et ment, écrivait Michelet dans ses Légendes démocratiques du Nord. C'est une fantasmagorie, un mirage, c'est l'empire de l'illusion... un crescendo de mensonges, de faux-semblants et d'illusions".
Près d'un siècle plus tard, en 1938, et avec tout le poids de l'expérience, Boris Souvarine écrivait : "L'U.R.S.S. est le pays du mensonge, du mensonge absolu, du mensonge intégral. Staline et ses sujets mentent toujours, à tout instant, en toute circonstance et à force de mentir ne savent même plus s'ils mentent. Et quand chacun ment, personne ne ment plus en mentant. Là où tout ment, rien ne ment. L'U.R.S.S. n'est qu'un mensonge de la base au faite. Dans les quatre mots que représentent ces quatre initiales, il n'y a pas moins de quatre mensonges.
La Constitution contient plusieurs mensonges par article. Le mensonge est l'élément naturel de la société pseudo-soviétique.
Staline, d'après la loi fondamentale, n'existe pas mensonge.
Le Politbureau, suivant les documents officiels, n'a jamais existé : mensonge.
Le Parti, élite de la population : mensonge.
Les droits du peuple, la démocratie, les libertés : mensonges.
Les plans quinquennaux, les statistiques, les résultats, les réalisations : mensonges [...] les assemblées, les congrès théâtre, mise en scène.
La dictature du prolétariat immense imposture.
La spontanéité des masses : méticuleuse organisation.
La droite, la gauche : mensonge et mensonge.
Stakhanov : un menteur. Le stakhanovisme : un mensonge.
La vie joyeuse : une farce lugubre.
L'homme nouveau : un ancien gorille.
La culture une inculture.
Le chef génial : un tyran obtus. Le socialisme un mensonge éhonté..."
Je souscris à ce jugement sauf sur un point : ce mensonge n'est pas un vrai mensonge. Je m'en expliquerai dans un instant.
Quarante ans ont passé depuis ce témoignage de Souvarine. Des millions de Russes sont venus au monde, ont vieilli, sont morts. Les champs ont reverdi maintes fois, ont changé de forme. Des villes immenses, des usines colossales se sont bâties, se sont délabrées. Tout cela est né, a grandi, s'achemine vers la caducité. Une chose a échappé au cycle de la vie : le socialisme. Il existait à l'état de théorie dans l'esprit de Lénine. Le 7 novembre 1917, Lénine a pris le pouvoir, mais le socialisme est resté à l'état de théorie. Le pouvoir s'est maintenu, la réalité a évolué, mais le socialisme a gardé la pureté, l'incorruptibilité du non-etre.
Que pouvait alors tenter le pouvoir communiste qui reposait tout entier sur la justesse, sur la scientificité de la théorie ?
D'une part, faire comme si. A mesure que la réalité dérive comme elle peut loin du "socialisme", la parole et l'écrit publics la décrivent comme "un socialisme en construction". Une scission entre la réalité et la surréalité se produit. L'art de la parole consiste en ce que la réalité verbale ressemble extérieurement à la réalité, colle à elle, la serre au maximum. Jamais pourtant ne se produit le miracle de "l'adaequatio rei et intellectus", de l'adéquation, plutôt, de la chose et du mot. Mais cette scission, il faut la nier dans son principe. Il faut donc que les hommes démentent la réalité et confirment la surréalité par des votes, des applaudissements, des sourires épanouis. Pour cela, il faut la terreur. "Unique réalité, écrit encore Souvarine : la terreur, qui décompose les esprits et empoisonne les consciences". Le mensonge est le premier corollaire de la terreur." Il faut, selon moi, retourner la phrase : ( dans le régime idéologique, l' ) unique réalité ( est ) : le mot falsifié qui décompose les esprits et empoisonne les consciences.
Alain Besançon "De la difficulté de définir le régime soviétique", "Court traité de soviétologie à l'usage des autorités civiles, militaires et religieuses" in Présent soviétique et passé russe, Paris, Librairie Générale Française, 1980. Retour communisme ... Retour sommaire